
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Il arrive un moment où le débat cesse d’être contradictoire pour devenir révélateur. Lorsque certains éditoriaux de la presse algérienne officielle, relayés et radicalisés sur les réseaux sociaux, en viennent à expliquer les succès sportifs du Maroc par la sorcellerie, la corruption des arbitres ou une mainmise occulte sur les instances dirigeantes, il ne s’agit plus d’opinion. Il s’agit d’un effondrement discursif.
Ce glissement n’est pas anodin. Il dit beaucoup moins sur le Maroc que sur l’état d’un récit politique incapable d’assumer l’échec sans fabriquer de coupables.
Le retour assumé de l’imaginaire colonial
Accuser un pays africain de recourir à la sorcellerie n’est pas une métaphore maladroite. C’est une catégorie coloniale. C’est le vieux lexique de l’Empire, celui qui disqualifiait l’Africain par l’irrationnel dès lors que la réalité résistait aux explications commodes.
Que ce registre soit aujourd’hui repris par des médias se revendiquant “nationaux” est en soi une faillite intellectuelle.
Que cette rhétorique soit dirigée contre un autre pays africain est une faute politique majeure.
Car ce discours ne fracture pas seulement les relations maghrébines : il empoisonne l’espace africain, en réintroduisant une hiérarchie raciale implicite entre Africains “rationnels” et Africains supposément “magiques”.
Du soupçon à la calomnie : quand le journalisme abdique
L’accusation de corruption arbitrale ou de manipulation des instances sportives est grave. Elle suppose des faits, des enquêtes, des sanctions, des décisions officielles. Or, à ce jour, aucune instance internationale — ni la CAF, ni la FIFA — n’a sanctionné le Maroc pour corruption, manipulation ou fraude sportive.
● Aucun titre retiré.
● Aucun match invalidé.
● Aucune procédure disciplinaire établie.
À défaut de preuves, l’accusation devient un récit de compensation, destiné à transformer l’échec en injustice et la défaite en complot.
La question est alors simple, presque brutale : si le système est truqué, pourquoi ne l’est-il que lorsque le Maroc gagne ? L’influence n’est pas un crime, l’impuissance n’est pas une vertu.
Le Maroc investit dans ses infrastructures sportives, forme ses cadres, organise des compétitions internationales et développe une diplomatie sportive assumée. Cela s’appelle une stratégie, pas une conjuration.
Criminaliser cette influence revient à dire qu’en Afrique, la réussite est suspecte par nature et que seule l’immobilité serait moralement acceptable. C’est une vision profondément régressive, qui condamne le continent à s’excuser dès qu’il performe.
Le non-dit central : la fuite hors de la responsabilité.
Ce discours médiatique algérien révèle surtout un refus obstiné de poser les vraies questions :
● gouvernance sportive défaillante,
● instrumentalisation politique du football,
● pression sur les joueurs,
● climat délétère autour des compétitions.
Parler de sorcellerie permet d’éviter de parler de responsabilité. Parler de complot évite de parler de réformes.
Les réseaux sociaux : de la propagande à la haine
Le plus inquiétant n’est pas l’éditorial en lui-même, mais sa prolongation numérique. Les réseaux sociaux, laissés sans garde-fous, transforment ces insinuations en discours racialisants, parfois ouvertement haineux, où le Maroc devient corrupteur universel et l’Africain subsaharien un sauvage par procuration.
Ceux qui allument l’étincelle ne peuvent ensuite se laver les mains de l’incendie.
Conclusion : refuser la dérive, protéger l’Afrique
Ce débat n’oppose pas le Maroc à l’Algérie. Il oppose la raison au ressentiment, l’Afrique qui avance à l’Afrique qui se replie, la critique fondée aux récits de diversion.
Le sport africain mérite des institutions fortes, des arbitres protégés, des compétitions crédibles. Il ne mérite ni la superstition recyclée, ni le complotisme d’État, ni la résurrection des catégories coloniales sous couvert de patriotisme.
Quand un discours médiatique en vient à expliquer le présent par la magie et la corruption sans preuves, ce n’est pas le Maroc qu’il affaiblit. C’est sa propre crédibilité, et avec elle, un peu de l’avenir du débat public africain.



