
Par: Abdelhakim YAMANI*

Le droit fonde les revendications, mais leur réalisation dépend de la convergence des rapports de force et des opportunités stratégiques.
À chaque crise migratoire ou diplomatique impliquant Sebta et Mellilia, le débat public revient invariablement aux mêmes interrogations. Le Maroc a-t-il des droits historiques sur ces deux villes ? Le droit international lui est-il favorable ? L’Espagne administre-t-elle ces territoires en dépit du droit ou en vertu de lui ? Ces questions sont légitimes. Elles sont aussi, structurellement, incomplètes — car elles présupposent que la réponse à une question de souveraineté se trouve dans les textes, alors que l’histoire contemporaine du Maroc démontre le contraire depuis près de trois siècles.
Charles de Gaulle observait qu’il existe des circonstances où la légitimité l’emporte sur la légalité. La géopolitique invite à pousser cette intuition plus loin encore. Aucune des cinq récupérations territoriales opérées par le Royaume depuis 1956 — Tanger, Tarfaya, Sidi Ifni, la Saquia Al Hamra, l’Oued Eddahab — n’est née d’une soudaine victoire juridique. Chacune est survenue lorsqu’une configuration internationale, jusque-là fermée, s’est ouverte. Le droit était déjà là. C’est le contexte qui a changé.
La question posée ici n’est donc pas de savoir si le Maroc possède des droits sur Sebta et Mellilia — la littérature juridique et historique sur le sujet est abondante, et ce n’est pas ici son objet. La question est plus vaste, et plus utile : dans quelles conditions une revendication territoriale devient-elle, un jour, une réalité politique ? Y répondre suppose de nommer un phénomène trop souvent laissé informe dans l’analyse géopolitique : le momentum géostratégique.
I. Le droit n’est pas le moteur de l’Histoire
Le droit international ne modifie pas les rapports de puissance ; il les consacre, une fois qu’ils ont changé. Cette distinction, presque triviale une fois énoncée, est pourtant systématiquement oubliée dans le débat public sur les contentieux territoriaux, où l’on confond en permanence trois notions qui obéissent, en géopolitique, à des logiques distinctes.
La légalité fonde des droits : elle inscrit une revendication dans un ordre normatif reconnu, opposable, transmissible. La légitimité nourrit des revendications : elle leur donne une force morale et politique, une adhésion populaire, une mémoire. Mais ni l’une ni l’autre ne produit, seule, l’effectivité — c’est-à-dire le déplacement réel d’une frontière, d’une souveraineté, d’un drapeau. L’effectivité est le produit d’une troisième variable, plus rare et moins étudiée : le momentum géostratégique.
Cette distinction explique un phénomène qui déroute souvent l’observateur pressé : pourquoi tant de contentieux territoriaux, pourtant fondés en droit et portés par une revendication constante, restent-ils gelés pendant des décennies ? Ce n’est pas que le droit y soit plus faible qu’ailleurs. C’est que la fenêtre géostratégique ne s’y est, tout simplement, pas encore ouverte.
L’histoire du XXe siècle offre une série de cas où cette fenêtre s’est ouverte, souvent après des décennies d’attente. Hong Kong revient à la Chine en 1997, au terme d’un compromis négocié treize ans plus tôt avec le Royaume-Uni, rendu possible par la réémergence économique chinoise et l’expiration programmée du bail des Nouveaux Territoires. Macao suit le même chemin deux ans plus tard, dans un contexte portugais très différent de celui, plus rigide, de la décolonisation espagnole. Le Sinaï retourne à l’Égypte entre 1979 et 1982, non parce que le droit international y était plus favorable au Caire qu’il ne l’était à Rabat sur d’autres dossiers, mais parce qu’un traité de paix historique avec Israël venait de recomposer l’ensemble des équilibres régionaux. Le canal de Panama revient à Panama en 1999, vingt-deux ans après la signature des traités Torrijos-Carter — un délai qui, à lui seul, illustre la lenteur avec laquelle mûrit un momentum. Quant à la réunification allemande, elle survient en 1990 non parce que Bonn avait, la veille, gagné un argument juridique sur l’Allemagne de l’Est, mais parce que l’effondrement du bloc communiste est-européen venait de rendre pensable ce qui, un an plus tôt, ne l’était pas.
À l’inverse, d’autres dossiers, tout aussi anciens et tout aussi documentés en droit, demeurent figés faute de momentum. Gibraltar reste britannique depuis le traité d’Utrecht de 1713, malgré la revendication espagnole constante et deux référendums qui n’ont rien réglé. Les Malouines restent sous souveraineté britannique après la guerre de 1982, l’Argentine n’ayant jamais retrouvé la configuration qui lui permettrait de rouvrir le dossier autrement que rhétoriquement. Les îles Kouriles méridionales, occupées par l’URSS en 1945, alimentent toujours un contentieux russo-japonais sans issue. Chypre reste coupée en deux depuis 1974. Le Cachemire, enfin, cristallise depuis 1947 une revendication indienne et une revendication pakistanaise également documentées, également anciennes, et pourtant également stériles sur le plan territorial.
Ce que ces dix cas ont en commun n’est donc pas la force du droit invoqué de part et d’autre — elle est souvent comparable. C’est la présence, ou l’absence, d’un momentum. Cette grille de lecture, une fois posée, permet de relire autrement l’histoire du Maroc contemporain.
II. Le Maroc : une méthode de très longue durée
Cette méthode ne date pas de l’indépendance de 1956. Elle est déjà perceptible au XVIIIe siècle, dans un échange resté célèbre entre le sultan Mohammed III (r. 1757-1790) et l’historien de cour al-Zayyani. Interrogé sur l’opportunité de reconquérir par les armes Ceuta et Mellilia, le souverain refuse. Ceuta, dit-il en substance, est bien le cœur du territoire marocain — mais s’y engager militairement relèverait, dans le contexte de l’époque, de la folie ou de l’ignorance ; une guerre perdue d’avance n’apporterait que l’humiliation, là où la patience préserve l’essentiel. Le sultan ne renonce pas au droit. Il renonce à la précipitation.
Un second enseignement traverse l’histoire longue des rapports maroco-espagnols : le Royaume n’a, à de rares exceptions près, jamais bénéficié d’une alliance militaire formelle pour faire valoir ses droits sur ces territoires. Ses gains n’ont jamais résulté d’une coalition armée, mais d’appuis diplomatiques ponctuels et asymétriques — la pression britannique sur Madrid en 1860, soucieuse de préserver l’équilibre du détroit de Gibraltar ; la pression américaine de 1958, lorsque Washington, redoutant de pousser un Maroc tout juste indépendant vers Moscou, obtient de l’Espagne la rétrocession de Tarfaya. Le momentum géostratégique, dans le cas marocain, ne s’est donc jamais construit par la force. Il s’est construit par la conjonction d’une pression locale, d’une lassitude de la puissance administrante et d’un intérêt tiers convergent.
Tanger illustre le premier temps de la méthode. Le statut international de la ville, hérité de la Conférence d’Algésiras puis reconduit en 1923, devient politiquement intenable après l’indépendance du Maroc : aucune puissance ne défend plus sérieusement le maintien d’une zone internationale au cœur d’un État désormais souverain. La réintégration de Tanger, actée en octobre 1956 lors d’une conférence internationale, ne consacre aucun droit nouveau. Elle acte l’obsolescence d’un arrangement que le contexte, non le droit, avait rendu caduc.
Tarfaya illustre le second temps : celui où le rapport de forces, non la seule négociation, ouvre la porte. La guerre d’Ifni, portée par l’Armée de libération, et l’échec relatif de la contre-offensive franco-espagnole de l’opération Écouvillon, en février 1958, convainquent Madrid, sous pression diplomatique américaine, de signer les accords d’Angra de Cintra le 1er avril 1958. La bande de Tarfaya revient au Maroc quelques jours plus tard. Le droit ne venait pas de changer. Le rapport de forces, si.
Sidi Ifni illustre un troisième temps, plus lent : celui de la maturation diplomatique. Douze années séparent la fin de la guerre d’Ifni de la rétrocession du territoire. Il faut, entre-temps, des résolutions successives des Nations unies appelant l’Espagne à décoloniser ses possessions africaines, et une évolution du contexte politique espagnol, pour que l’accord signé à Fès le 4 janvier 1969 ouvre la voie au transfert effectif du territoire, l’été suivant. Le droit demeure constant pendant douze ans. Le contexte, lui, évolue par paliers.
La Saquia Al Hamra offre le cas le plus dense de convergence. En l’espace de quelques semaines, à l’automne 1975, plusieurs facteurs jusque-là dissociés se rejoignent : l’agonie du régime franquiste, qui prive Madrid de la cohésion nécessaire pour tenir une position coloniale coûteuse ; l’avis consultatif de la Cour internationale de justice, rendu le 16 octobre 1975, qui, sans trancher en faveur de la souveraineté marocaine, reconnaît l’existence de liens d’allégeance antérieurs à la colonisation espagnole ; et la Marche verte, lancée le 6 novembre 1975, qui transforme une revendication diplomatique en fait politique difficilement réversible. Les accords de Madrid, signés le 14 novembre 1975, organisent le retrait espagnol. Aucun de ces trois facteurs, pris isolément, n’aurait suffi. Leur convergence, si.
L’Oued Eddahab, enfin, illustre un momentum né d’un facteur régional plus que bilatéral : le retrait mauritanien du conflit sahraoui, à l’été 1979, ouvre une configuration nouvelle que le Maroc intègre en quelques semaines. Une fois encore, ce n’est pas le droit qui change. C’est la géopolitique régionale qui se recompose.
Un sixième dossier, de nature différente, complète utilement la démonstration. À l’indépendance de l’Algérie en 1962, le tracé hérité de l’administration coloniale française rattache à Alger des régions — Tindouf, Béchar, Kénadsa — que le courant nationaliste marocain, porté dès 1956 par Allal al-Fassi et l’Istiqlal, range dans le « Maroc historique ». La revendication débouche sur la Guerre des Sables, à l’automne 1963, puis s’éteint diplomatiquement : faute de momentum favorable — l’Algérie bénéficiant du soutien du camp non-aligné, l’Organisation de l’unité africaine imposant le principe de l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation — Rabat finit par ratifier, en 1989, le traité frontalier de 1972. Sur le plan strictement juridique, le dossier est clos. Mais aucune revendication historique formulée avec cette force ne s’éteint totalement du seul fait d’un traité : elle demeure, dans la mémoire nationale, disponible pour un momentum futur — au même titre, en théorie, que les dossiers évoqués en première partie. Il s’agit là d’un renoncement stratégique et provisoire bien plus que d’un abandon de principe ; rien, à ce jour, ni du côté marocain ni du côté algérien, ne suggère qu’une réouverture soit à l’ordre du jour.
III. La constante stratégique marocaine
De Mohammed III à Mohammed VI, en passant par Mohammed V et Hassan II, une même logique se dégage de ces épisodes, malgré la diversité des contextes historiques. Le Royaume ne précipite jamais l’Histoire ; il prépare les conditions qui lui permettront, le moment venu, de s’accélérer. Cette méthode combine l’affirmation permanente d’une revendication de souveraineté, qui ne faiblit ni ne s’éteint jamais ; une consolidation intérieure continue, condition de toute crédibilité extérieure ; une diplomatie active, capable de mobiliser des appuis ponctuels sans jamais dépendre d’une alliance unique ; et une forme de patience stratégique qui n’est pas passivité, mais attente active — le maintien d’une pression constante en vue du jour où la fenêtre s’ouvrira. Elle sait aussi, à l’inverse, renoncer provisoirement lorsque le momentum fait durablement défaut — sans que ce renoncement n’efface la revendication de la mémoire nationale, disponible pour un momentum ultérieur.
IV. Sebta et Mellilia : le dernier chapitre ?
La question, dès lors, n’est plus de savoir si le Maroc possède des droits sur Sebta et Mellilia. Elle est de savoir si les conditions géostratégiques évoluent aujourd’hui dans un sens susceptible de rendre cette question politiquement envisageable. Répondre par l’affirmative ou par la négative serait céder à la prédiction, que cette grille de lecture interdit précisément. On peut, en revanche, observer les variables.
La relation entre Rabat et Madrid a connu, depuis 2021, une inflexion notable. La crise migratoire de mai 2021 à Sebta a d’abord ouvert une rupture diplomatique sans précédent. Elle a ensuite débouché, en mars 2022, sur un revirement espagnol : la reconnaissance, par Madrid, du plan d’autonomie marocain comme base « la plus sérieuse, réaliste et crédible » pour résoudre le dossier du Sahara occidental marocain. Ce précédent est significatif : il démontre qu’une crise migratoire, à Sebta précisément, peut produire un effet diplomatique disproportionné à son origine. La crise de juillet 2026, d’une ampleur humaine plus importante encore, a de nouveau révélé la fragilité de la position espagnole — divisant, au passage, les Vingt-Sept entre partisans d’un soutien inconditionnel à Madrid et voix, notamment italiennes, plus critiques de la gestion migratoire espagnole elle-même.
Un paradoxe structurel mérite d’être noté, avec toute la prudence requise. L’Espagne revendique Gibraltar auprès du Royaume-Uni au nom d’un argument anticolonial constant depuis le traité d’Utrecht de 1713. Elle administre simultanément, sur la rive sud du même détroit, deux villes que le Maroc revendique selon une argumentation structurellement comparable. Cette asymétrie n’échappe à aucun observateur avisé ; elle a d’ailleurs été explicitement soulevée, lors de la crise de 2026, par plusieurs voix internationales — dont certaines peu habituelles sur ce dossier, y compris du côté israélien. Elle ne constitue pas, en elle-même, un momentum. Mais elle nourrit un argumentaire dont la portée rhétorique s’accroît à mesure que la question de Gibraltar reste, elle aussi, non résolue.
Le rôle des États-Unis demeure une variable déterminante, mais ambivalente. La reconnaissance, en décembre 2020, de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental marocain a modifié la hiérarchie des priorités diplomatiques américaines dans la région. Lors de la crise de juillet 2026, l’administration américaine a davantage critiqué la politique migratoire espagnole que soutenu une quelconque revendication marocaine sur Sebta et Mellilia — la prudence institutionnelle de Washington sur ce dossier précis demeure la norme. Quelques voix, au Congrès ou dans le débat d’experts américain, ont franchi un pas rhétorique supplémentaire en qualifiant les deux villes de territoire occupé ; il s’agit, à ce stade, de positions individuelles et non d’une inflexion de politique officielle. Les traiter comme un basculement serait une erreur d’analyse. Les ignorer complètement en serait une autre : un signal isolé n’est pas un momentum, mais il en est parfois l’antichambre.
L’Union européenne, de son côté, reste institutionnellement prisonnière d’un principe de solidarité entre États membres qui interdit, par construction, toute remise en cause de la souveraineté espagnole sur Sebta et Mellilia — quelle que soit par ailleurs la dépendance croissante de l’Union envers le Maroc pour la régulation des flux migratoires. L’OTAN, alliance défensive et non arbitre territorial, n’a jamais eu vocation à se prononcer sur un contentieux opposant deux partenaires, l’un membre, l’autre non. Reste un facteur plus diffus mais potentiellement décisif : l’ancrage atlantique croissant du Maroc — matérialisé par l’Initiative atlantique royale et par le rôle que Rabat entend jouer dans la sécurité euro-africaine et la gestion des flux migratoires transméditerranéens — qui modifie, année après année, la position de négociation du Royaume face à ses partenaires européens.
Restent, enfin, deux variables de plus long terme, moins spectaculaires mais tout aussi structurantes : l’évolution démographique des deux villes elles-mêmes, et l’approfondissement continu de l’interdépendance économique entre Sebta, Mellilia et leur hinterland marocain — une interdépendance que ni Madrid ni Rabat n’ont, à ce jour, intérêt à rompre. Aucune de ces variables, prise isolément, ne constitue un momentum. Leur observation conjointe, en revanche, est la seule méthode rigoureuse pour anticiper le moment où, éventuellement, elles convergeront.
V. Une grille de lecture, au-delà de Sebta et Mellilia
Sebta et Mellilia ne constituent donc pas un dossier isolé. Elles s’inscrivent, si l’hypothèse développée ici est exacte, dans la continuité d’une méthode que le Maroc a éprouvée depuis Mohammed III, puis systématisée depuis 1956 : maintenir la revendication sans relâche, consolider sa puissance sans précipitation, et attendre — activement — la convergence des facteurs qui permettra un jour au droit de produire ses effets. Cette histoire longue enseigne que le droit, la diplomatie et la puissance ne s’opposent jamais réellement, quoi qu’en dise le débat public. Ils se succèdent.
La géopolitique n’est pas l’art de revendiquer ce qui est légitime : c’est l’art de reconnaître l’instant où la légalité, la légitimité et le rapport de forces cessent de s’opposer pour converger. Les frontières ne cèdent jamais à qui a raison. Elles cèdent à qui, ayant raison, a su attendre que l’Histoire le rejoigne.
* Président fondateur de l’Institut Géopolitique Horizons



