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Les dimanches d’Aziz Daouda. Sebta et Melilia : pourquoi l’Espagne devra tôt ou tard restituer les deux enclaves au Maroc

Par: Aziz DAOUDA

L’histoire enseigne une leçon sans doute constante et éternelle : aucune situation héritée du passé n’est immuable lorsque les réalités géopolitiques, voire économiques, évoluent. Les enclaves de Sebta et Melilia, vestiges d’une époque où les rapports de force se construisaient au gré des conquêtes et des empires, ne peuvent faire exception.

Que l’on considère la question sous l’angle du droit, de la géographie, de l’histoire, de l’économie ou de la logique politique, une conclusion s’impose : tôt ou tard, et il vaudrait mieux que ce soit plutôt tôt que tard, le Royaume d’Espagne devra ouvrir la voie à la restitution de ces territoires et des petites îles qui les entourent, au Royaume du Maroc.

Madrid affirme que Sebta et Melilia sont des villes espagnoles à part entière. Certes, Sebta a été cédée au trône ibérique par les Portugais, et Melilia est sous domination espagnole depuis l’installation d’un fort destiné à défendre ses navires contre les pirates d’Alger. Cette position est constante depuis quatre ou cinq siècles. Pourtant, elle se heurte aujourd’hui à une réalité géographique incontournable : ces deux villes et ces îlots sont situés sur le continent africain, entièrement enclavés dans le territoire marocain et séparés de la péninsule Ibérique par une trentaine de kilomètres de mer dans le cas de Sebta, qui est éloignée de Melilia près de 200 km. Cette singularité fait de ces enclaves une anomalie géopolitique héritée d’un autre âge.

Pendant longtemps, leur maintien pouvait être justifié, du point de vue espagnol, par leur intérêt stratégique et économique. Elles constituaient des plateformes commerciales profitant d’un régime fiscal avantageux, alimentant un commerce transfrontalier dont une large partie relevait de la contrebande, véritable espace de reconditionnement et supermarché de la contrefaçon. Des milliers de personnes vivaient de cette économie parallèle, tolérée de fait par les autorités afin d’assurer la fidélité au pouvoir de Madrid, et singulièrement ignorée par l’Europe. Mais cette époque est révolue.

La fermeture progressive de la contrebande par le Maroc, conjuguée au développement spectaculaire du complexe portuaire de Tanger Med et à l’émergence de nouvelles infrastructures logistiques dans le nord du Royaume, a profondément transformé l’équation économique. Les deux enclaves ont perdu une grande partie de leur rôle commercial traditionnel.

Aujourd’hui, leur économie dépend largement des transferts financiers de l’État espagnol, de l’administration publique, pilier de la vie dans les deux enclaves, des forces armées et de dispositifs fiscaux dérogatoires. Leur prospérité, si elle existe encore, ne repose plus sur une dynamique économique propre, mais sur un soutien permanent de Madrid.

S’ajoute à cela le fait statistique que la population binationale qui peuple les deux enclaves est au moins égale, sinon supérieure, à celle de nationalité espagnole uniquement. Nombreux sont ceux qui partagent leur vie et leurs affaires, légales ou non, entre les deux pays.

En réalité, si l’Espagne continue de s’accrocher à Sebta et Melilia, ce n’est plus principalement pour des raisons économiques. C’est sans doute une question de symbole national, de prestige et de stratégie. Quelquefois, certains responsables politiques espagnols ont pensé les restituer, mais ces territoires minuscules sur le continent africain restent le fondement d’une nostalgie de puissance coloniale, un poste avancé à l’entrée de la Méditerranée.

Cependant l’histoire montre que les symboles ne résistent pas toujours à l’évolution des réalités politiques. L’Espagne elle-même revendique avec constance la restitution de Gibraltar au nom de son intégrité territoriale. Il est difficile d’ignorer le parallèle. Si Madrid considère qu’un territoire situé sur le continent européen doit revenir à l’État auquel il est géographiquement rattaché, il est légitime que le Maroc soutienne la même logique concernant deux enclaves situées sur son propre territoire et de petites iles inhabitées, situées dans son espace maritime.

Le Maroc du XXIᵉ siècle n’est plus celui des décennies passées. Il est devenu une puissance régionale dont l’influence diplomatique, par des accords stratégiques diversifiés et économique ne cesse de croître. Les investissements massifs dans les infrastructures, les ports, les énergies renouvelables, l’industrie automobile, l’aéronautique et la préparation de la Coupe du monde 2030 illustrent cette montée en puissance.

Dans ce contexte, les deux enclaves apparaissent de plus en plus comme des survivances historiques déconnectées des nouvelles réalités régionales.

La coopération exemplaire entre Rabat et Madrid dans les domaines de la sécurité, de la lutte contre le terrorisme, du contrôle migratoire et du développement économique montre qu’un partenariat mature est possible. C’est précisément parce que les relations entre les deux pays n’ont jamais été aussi étroites que la question de Sebta et Melilia pourrait, ou devrait, être abordée avec sérénité et sans tarder.

La restitution ne devrait pas être envisagée comme une défaite espagnole et ne le serait pas, mais comme l’aboutissement d’une vision politique tournée vers l’avenir. De nombreux contentieux territoriaux dans le monde ont trouvé une solution grâce au dialogue, à des périodes de transition et à des garanties accordées aux populations concernées. Les cas de Hong Kong et de Macao sont les plus récents et les plus proches à cet égard.

Persister à considérer cette question comme définitivement close revient à ignorer que l’histoire est faite de transformations. Les empires disparaissent, les frontières évoluent et les situations héritées de la colonisation finissent souvent par être réexaminées à la lumière des principes contemporains.

L’Espagne gagnerait à anticiper cette évolution plutôt qu’à la subir un jour sous la pression de circonstances nouvelles. Car plus le temps passe, plus l’écart se creuse entre la réalité géographique, l’évolution du Maroc et le maintien de deux enclaves dont la justification économique s’amenuise tandis que leur charge symbolique s’alourdit.

Il faut aussi comprendre que le maintien des deux enclaves coûte énormément au Maroc, qui subit une pression migratoire en provenance d’Afrique subsaharienne et de l’Est, justement en raison de l’existence de ces enclaves. Le Maroc n’a pas vocation à servir éternellement de garde-frontière à l’Espagne et à l’Europe.

Les relations hispano-marocaines sont trop importantes pour rester durablement marquées par cette question. Un règlement négocié, fondé sur le respect mutuel, la coopération et les intérêts des populations locales, constituerait un geste historique à la hauteur des ambitions communes des deux rives de la Méditerranée.

Tôt ou tard, cette question reviendra sur la table. La seule véritable inconnue est de savoir si l’Espagne choisira d’écrire elle-même cette page de son histoire ou si elle attendra que l’histoire l’écrive à sa place.

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