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Les Lundis de Khoukhchani. L’équilibre maghrébin à l’épreuve des crises

Urgences géopolitiques, sociales et migratoires

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction

L’espace maghrébin, traversé par des dynamiques historiques communes et des aspirations partagées, demeure l’une des régions les plus fragmentées du monde arabe. Entre le Maroc et l’Algérie, deux puissances voisines aux trajectoires contrastées, la quête d’un équilibre politique, économique et diplomatique s’impose comme une urgence stratégique. Mais cet équilibre est désormais bousculé par des crises inédites, à l’image de l’exode massif de près de 60 000 personnes – jeunes et moins jeunes – vers l’enclave de Sebta en mai 2021, puis en 2023-2024 (6), révélateur des tensions sociales internes et des fragilités des relations bilatérales entre Rabat et Madrid. Dans un contexte international marqué par la recomposition des alliances, la montée des enjeux énergétiques et sécuritaires, et les flux migratoires croissants, la consolidation d’un Maghreb stable et intégré apparaît non seulement comme un défi régional, mais aussi comme une nécessité géopolitique, sociale et humanitaire.

1. Héritages historiques et fractures persistantes

Depuis l’indépendance de l’Algérie en 1962, les relations entre Rabat et Alger sont restées empreintes de méfiance. Le différend autour du Sahara marocain, né en 1975 à la suite de la Marche verte, a cristallisé les tensions et conduit à la fermeture des frontières terrestres en 1994. Ces divergences ont paralysé l’Union du Maghreb Arabe (UMA), créée en 1989, dont les institutions demeurent largement symboliques. Pourtant, l’histoire démontre que les destins des peuples maghrébins sont intimement liés : sur les plans linguistique, culturel et économique, les complémentarités sont évidentes. Selon la Banque mondiale, une intégration régionale effective permettrait d’augmenter le PIB de chaque pays maghrébin de 2 à 3 points de croissance annuelle (1). Mais ces potentialités restent lettre morte, faute de volonté politique partagée.

2. Le Maroc, trajectoire ascendante d’un modèle de stabilité sous pression

Malgré les tentatives répétées de déstabilisation, le Maroc s’est imposé comme un pôle régional de stabilité et de croissance. Sous l’impulsion du Roi Mohammed VI, le pays a lancé depuis deux décennies une série de réformes structurelles : développement d’infrastructures majeures (TGV, ports Tanger Med, Nador West Med) ; investissements massifs dans les énergies renouvelables (centrale Noor à Ouarzazate) ; montée en puissance du secteur industriel (automobile, aéronautique, pharmaceutique). En 2024, le Maroc a enregistré un taux de croissance de 3,4 %, et ses exportations automobiles ont dépassé 14 milliards d’euros (2). Par ailleurs, la reconnaissance croissante de la marocanité du Sahara par de nombreux pays (États-Unis, Espagne, Israël, Kenya, etc.) renforce la position diplomatique du Royaume (3).

Cependant, cet édifice économique et diplomatique est fragilisé par des tensions sociales internes et des pressions migratoires externes. Les événements de Sebta – où des milliers de migrants, souvent originaires de régions défavorisées du nord du Maroc, ont franchi ou tenté de franchir la frontière – ont mis en lumière le malaise social persistant. Ces mouvements de population, instrumentalisés politiquement par certains acteurs, traduisent un sentiment d’abandon et un manque de perspectives dans des zones périphériques, que les plans de développement régionaux peinent à résorber.

3. L’Algérie face à ses paradoxes internes et à ses opportunités

L’Algérie, riche en ressources naturelles, notamment gazières, continue de dépendre fortement de la rente énergétique. Si la hausse des prix du gaz a amélioré ses revenus depuis 2022, les défis internes demeurent : chômage des jeunes supérieur à 26 %, inégalités régionales persistantes et déficit d’attractivité pour les investissements étrangers (4). La politique étrangère d’Alger, marquée par une posture de confrontation vis-à-vis du Maroc, accentue son isolement diplomatique, alors que la région aurait besoin de convergence pour faire face aux défis climatiques et migratoires. Pourtant, l’Algérie pourrait jouer un rôle clé dans la stabilisation régionale, notamment en facilitant la réouverture des frontières et en participant à des projets d’interconnexion énergétique avec ses voisins, à condition de réorienter sa diplomatie vers le pragmatisme.

4. L’urgence sociale et migratoire : le choc de Sebta comme révélateur

L’exode de dizaines de milliers de personnes vers Sebta ne saurait être réduit à un simple incident frontalier. Il révèle une triple crise : économique (manque d’emplois et de perspectives pour les jeunes), sociale (inégalités territoriales criantes) et politique (instrumentalisation des flux migratoires dans les relations entre le Maroc et l’Espagne). Ce drame humain a provoqué une onde de choc dans les deux pays, ravivant les tensions historiques autour des présides occupés et remettant en cause la confiance patiemment construite entre Rabat et Madrid depuis la normalisation des relations en 2022.

Pour le Maroc, cet événement est un signal d’alarme : la réussite économique macroéconomique ne suffit pas si elle ne s’accompagne pas d’une politique sociale inclusive et d’une meilleure répartition des fruits de la croissance. Le taux de chômage global de 11,8 % (et bien plus chez les diplômés) alimente la frustration et l’envie de départ, créant un terreau favorable aux trafics et aux départs irréguliers. L’État marocain doit donc accélérer les réformes structurelles : généralisation de la protection sociale, réforme profonde du système éducatif, décentralisation renforcée et lutte contre la corruption. À défaut, les équilibres internes resteront précaires et les épisodes migratoires risquent de se répéter.

5. Répercussions sur les relations maroco-espagnoles : vers un nouveau pacte ou une nouvelle méfiance ?

Les crises migratoires de Sebta ont mis à rude épreuve le partenariat stratégique entre le Maroc et l’Espagne, qui s’était nettement amélioré après le soutien explicite de Madrid à l’autonomie du Sahara marocain en mars 2022. Ce rapprochement avait permis de rétablir une coopération fluide en matière migratoire et sécuritaire, avec une réduction des arrivées illégales dans les enclaves. Mais les vagues de franchissements massifs, parfois perçues comme une « menace » ou un « chantage migratoire » par certains médias européens, ont ravivé les soupçons et la crispation (7).

Désormais, deux scénarios se dessinent :

● Un scénario de coopération renforcée : Rabat et Madrid pourraient transformer cette crise en opportunité en concluant un accord-cadre global associant aide financière européenne au développement des régions du nord du Maroc, contrôles conjoints aux frontières, et reconnaissance mutuelle des intérêts stratégiques (gazoduc, sécurité maritime, lutte contre le terrorisme). Ce pacte de nouvelle génération stabiliserait la frontière et renforcerait la confiance, tout en donnant au Maroc un levier pour exiger davantage de concessions sur le Sahara marocain.
● Un scénario de tension durable : si chaque partie persiste dans une logique de suspicion et d’instrumentalisation, les frontières se refermeront, les discours nationalistes reprendront de plus belle, et l’Espagne pourrait se tourner vers l’Algérie pour ses approvisionnements énergétiques, au détriment du Maroc. Ce scénario aggraverait l’instabilité régionale et aurait des conséquences désastreuses pour les flux commerciaux, les investissements espagnols au Maroc, et la sécurité aux portes de l’Europe.

L’Union européenne, préoccupée par les risques de déstabilisation du voisinage sud, a intérêt à jouer un rôle facilitateur, en conditionnant ses aides à des progrès concrets en matière de droits des migrants, de développement local et de dialogue bilatéral.

6. Perspectives 2030 : pour une refondation maghrébine et une coopération euro-maghrébine renouvelée

Un véritable équilibre maghrébin suppose la réouverture du dialogue entre Rabat et Alger, sous médiation régionale ou africaine, mais aussi l’instauration d’un dialogue tripartite (Maroc-Algérie-Espagne) sur les questions migratoires et énergétiques. Les axes de coopération possibles sont nombreux : énergie verte et interconnexions électriques (Maroc-Algérie-Tunisie) ; sécurité alimentaire et agriculture durable ; mobilité étudiante et reconnaissance mutuelle des diplômes ; marché commun maghrébin, dynamisant les échanges intra-régionaux actuellement inférieurs à 4 % du commerce global (5). Une telle intégration serait bénéfique à tous et renforcerait la souveraineté collective du Maghreb face aux pressions extérieures.

Au niveau bilatéral, le Maroc et l’Espagne doivent ériger la migration comme un pilier stratégique de leur coopération, en substituant une approche sécuritaire réactive par une approche développementale proactive. Cela passe par la création d’un fonds conjoint pour l’emploi des jeunes dans les régions frontalières, la régularisation de travailleurs marocains en Espagne, et la mise en place d’un observatoire permanent des flux migratoires.

Conclusion

L’équilibre maghrébin n’est pas un simple idéal politique : il s’agit d’une nécessité historique et sociale. Les événements de Sebta ont rappelé avec brutalité que les fragilités internes du Maroc – comme celles de l’Algérie – ne peuvent être durablement masquées par des succès économiques. La cohésion sociale, la justice territoriale et la démocratie participative ne sont pas des options, mais des conditions impératives pour une stabilité durable. Le Maroc, fort de ses avancées, doit donc engager un « New Deal » social et territorial. L’Algérie, de son côté, gagnerait à réorienter sa diplomatie vers la coopération plutôt que la confrontation, et à ouvrir un dialogue sincère avec son voisin. Enfin, l’Espagne et l’Europe ont un rôle clé à jouer : celui de partenaires engagés, non plus seulement dans le contrôle des flux, mais dans la coproduction d’un espace méditerranéen prospère et humain. Un Maghreb uni, ancré dans ses racines et ouvert sur le monde, demeure la seule voie capable d’assurer une stabilité durable et une prospérité partagée. À défaut, les cris de Sebta resteront un avertissement récurrent, annonçant d’autres tempêtes à venir.

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Références :

(1) Banque mondiale, Regional Integration in the Maghreb, 2023.
(2) HCP Maroc, Note de conjoncture économique 2024.
(3) Ministère marocain des Affaires étrangères, Communiqués diplomatiques 2023–2024.
(4) FMI, Rapport sur les perspectives économiques régionales, avril 2024.
(5) Banque africaine de développement, Rapport sur le commerce intra-africain, 2023.
(6) Rapports de l’OIM et du Haut-Commissariat aux réfugiés sur les flux migratoires en Méditerranée occidentale, 2023-2024.
(7) Déclarations officielles des gouvernements marocain et espagnol suite aux incidents de Ceuta (2021-2024).

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