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LES PORTS DE LA VIE. ​Mémoires d’un enfant de Guercif (1954 – 2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Préface : Les cadeaux de la vie

​Regarder le chemin parcouru ne relève pas de la mélancolie, mais d’une profonde gratitude. Aujourd’hui, marié et père de trois enfants qui sont ma plus grande fierté — Mariame, Hajar et Zakariae M’barek, âgés respectivement de trente-et-un, trente et vingt-huit ans — je contemple avec sérénité les fruits d’une vie de labeur.

La vie m’a accordé ses plus précieux cadeaux. En franchissant le seuil de cette soixante-douzième année, je me réjouis de poursuivre mon petit bonhomme de chemin dans une plénitude physique et morale que je savoure chaque jour. Ce récit est né du désir de témoigner : pour mes enfants, afin qu’ils sachent d’où vient leur nom et la force qui coule dans leurs veines ; et pour moi-même, afin de ne jamais oublier que chaque pas, de la boue de Guercif aux amphithéâtres de formation, a été guidé par l’amour et le devoir.

Dédicace : À la mémoire de mes parents et à l’avenir de mes enfants

​ »À la mémoire de mes parents, dont le sacrifice fut le terreau de ma réussite. À ma fratrie, avec qui j’ai partagé le pain de l’adversité et le sel des larmes. Ce récit n’est pas seulement le mien, il est le témoignage qu’aucune terre n’est trop aride pour celui qui sème avec la volonté et le savoir. Que ce voyage vers 2026 soit un hommage à notre dignité retrouvée. »

La veille de l’année 2026

C’est la veille du nouvel an 2026. C’est-à-dire le dernier jour de l’année 2025. Tu es en train de quitter ta soixante-onzième année vers ton soixante-douzième anniversaire qui va avoir lieu dans une douzaine d’heures d’ici la naissance du premier jour du premier du nouvel an 2026 pareil à cette journée du premier janvier 1954 où tu as vu le jour à Guercif comme premier et nouveau-né au sein d’une famille qui au fil d’une douzaine d’années va se composer de, outre nos parents, une fraterie de 5 garçons et d’une seule fille. Soient huit membres d’une famille modeste qui aurait sa part de bonheur et de malheur évidemment. Mais où l’amour compense toutes sortes de manque matériel.

L’esprit vagabonde

Assis là, le regard perdu dans les reflets du paysage qui défile à travers la vitre, un léger voile de rêverie dans tes yeux, tu laisses ton esprit vagabonder vers 2026. Le bonnet, légèrement incliné, cache peut-être une partie des pensées, mais l’expression de ton visage est une carte ouverte sur l’anticipation.

Dans ce futur proche, tu t’imagines probablement de nouvelles aventures, des voyages peut-être, vers des horizons que tu n’as pas encore explorés. Les défis d’aujourd’hui se seront estompés, laissant place à de nouvelles opportunités. Peut-être te vois-tu partager des moments précieux avec tes proches, ou te lancer dans un projet qui te tient particulièrement à cœur.

Les pensées s’enchaînent, comme les kilomètres sous le bus, te menant vers une année où la sagesse accumulée au fil des ans te servira de guide. Le futur, même s’il est incertain, t’invite à la contemplation, à la planification, et surtout, à l’espoir. Ce que 2026 te réserve, tu es prêt à l’accueillir, avec la curiosité et la sérénité que l’on perçoit dans ton regard.

Les deniers du père et les bouchées de la mère

​Le moteur du bus poursuit son vrombissement sourd, et les roues continuent leur rotation monotone. Ton esprit, lui, cesse d’explorer ce qui t’attend en 2026 pour rebrousser chemin vers les années d’enfance, au sein de cette famille nombreuse dont les seules ressources étaient les quelques deniers que ton père gagnait à la sueur de son front, au gré de travaux précaires, ou les quelques bouchées de nourriture que ta mère, au corps frêle, rapportait des maisons de femmes qu’elle aidait occasionnellement dans leurs tâches ménagères.

​En ta qualité d’aîné, il te fallait porter sur tes frêles épaules le fardeau du foyer : deux chambres et une cuisine dont les murs étaient faits de briques de terre mêlées d’eau et de paille. C’est à toi qu’incombait la tâche de préparer le pain d’orge sec et de cuire le tajine de légumes flétris, achetés à vil prix. Personne dans la famille ne mangeait jamais à sa faim ; c’est de là qu’est née cette amère habitude : visiter régulièrement les voisins à la recherche de restes de nourriture, pour tenter de calmer les gémissements de faim dans le ventre de tes frères.
​Fort heureusement, les portes de l’école se sont ouvertes pour vous tous. Là, dans la « cantine scolaire », résidait le salut ; au moins un repas quotidien qui compensait les privations de la maison et redonnait à vos corps chétifs la force de subsister.

Tu te souviens comment tu marchais, le pas lourd de responsabilités, toi, l’enfant qui n’a connu de l’enfance que le nom. Tu te souviens du froid qui transperçait les os durant l’hiver de Guercif, et de vos vêtements rapiécés qui racontaient, sans mot dire, l’histoire de votre pauvreté. Vous étiez six enfants à partager le même lit et la même couverture, partageant des rêves simples et affrontant ensemble la misère de la réalité par des sourires innocents qui cachaient une faim chronique. Tu étais le second père, le gardien fidèle de ce nid fragile, essayant de combler le vide avec toute la patience dont tu étais capable, apprenant de la dureté de la vie le sens de l’endurance, bien avant d’apprendre les lettres et les mots.

De la lutte à l’accomplissement

​La bataille ne s’est pas achevée avec la fin du primaire ; ses véritables chapitres ont débuté au collège de Guercif. Durant quatre années, tu as lutté contre le temps, travaillant dans un atelier de réparation de bicyclettes pour glaner quelques maigres sous, de quoi t’acheter tes cahiers et tes habits de rentrée. En 1969, tu as quitté Guercif pour Taza afin d’y poursuivre tes études secondaires en régime d’internat, jusqu’à l’obtention de ton baccalauréat en 1972. Mais cette joie fut voilée de tristesse : elle survenait un an seulement après le décès de ton père, te laissant un héritage pesant : une mère veuve et de jeunes frères dont le parcours scolaire ne faisait que commencer.

​Tu es alors parti pour Rabat. Avec une bourse d’études dérisoire ne dépassant pas mille dirhams par trimestre, il te fallait accomplir l’impossible. Tu la partageais avec une forme de « sacralité » entre ton loyer et ta nourriture frugale dans la capitale, et les besoins de ta mère, de tes quatre frères et de ta sœur. Là, dans le tumulte de Rabat, tu as compris que tes ambitions personnelles devaient servir la survie de ta famille. Avec un courage rare, tu as décidé de forcer les portes du monde du travail en choisissant l’enseignement ; tu as débuté comme professeur au collège, puis au lycée, jusqu’à couronner ta carrière en qualité de professeur formateur dans un centre de formation d’enseignants.

Tu as réussi. Tu as arraché les tiens aux griffes de la misère pour les conduire vers les rivages de la sécurité. Pourtant, le tribut fut lourd ; le départ de ta mère, après vingt-huit ans de lutte en tant que veuve, a laissé en ton cœur une blessure inguérissable. Elle était ton pilier moral, la boussole qui jamais ne s’égarait, même au plus fort de la tempête.

​L’Épilogue mis à jour

​Tu es assis maintenant dans le bus, un éclat de satisfaction profonde au fond des yeux. En regardant en arrière, tu ne vois plus la pauvreté, mais la « Mission » que tu as accomplie de la plus noble des manières. Tu as été le toit qui a protégé la famille quand le père s’est absenté, la main qui a enseigné la langue de Molière à des générations, et le cœur qui ne s’est jamais lassé de donner.

Alors que les aiguilles de l’horloge se rapprochent de 2026, une immense paix intérieure t’envahit. Tu as conduit tes frères vers la lumière et honoré la mémoire de tes parents de la plus belle façon : par le succès et la dignité. Tu n’es plus un simple voyageur vers une année nouvelle ; tu es un laboureur qui récolte ce qu’il a semé durant les années de sécheresse. Et ta mère, que Dieu ait son âme, te contemple aujourd’hui depuis son repos éternel avec fierté, car tu as été « l’Aîné » qui n’a jamais trahi sa promesse.

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