CARNETS SECRETS

Les Ports de la vie. Mémoires d’un enfant de Guercif (Épilogue)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Les Racines de ma lumière.

Ils ne sont plus.
Mon père.
Ma mère.
Mon frère Nasser.

Le silence a pris leur place à la table des souvenirs, mais leur présence, elle, ne m’a jamais quitté.

Je suis l’œuvre de leurs sacrifices invisibles, la moisson patiente de leurs veilles, la réponse tardive à leurs prières murmurées dans la pénombre des soirs difficiles. Si aujourd’hui je tiens debout, c’est parce que leurs mains m’ont porté lorsque mes jambes d’enfant tremblaient.

Ma mère fut la première école avant l’école. Dans la modestie de notre foyer, elle voyait déjà plus loin que les murs. Elle savait, avec l’instinct des femmes de lumière, que le savoir serait mon viatique. Sans elle, jamais je n’aurais franchi le seuil d’une salle de classe. Elle n’avait peut-être pas les diplômes, mais elle possédait la science du courage et l’intelligence du renoncement. Chaque cahier acheté était un sacrifice silencieux ; chaque rentrée scolaire, une victoire sur le manque.

Mon père, lui, était la muraille contre l’adversité. Il portait sur ses épaules le poids de neuf bouches à nourrir, neuf enfances à préserver du dénuement. Dans les hivers rudes de Guercif, quand le froid mordait la terre et les corps, il était la chaleur qui refusait de s’éteindre. Il travaillait sans plainte, avec cette dignité austère des hommes qui ne parlent pas beaucoup mais qui tiennent bon.

Et Nasser… mon frère. Compagnon d’ombre et de soleil. Il partageait le pain, les rêves et les silences. Il fut, avec mon père, le rempart contre la faim, contre l’humiliation, contre cette pauvreté qui cherche à briser les volontés. Grâce à eux, nous n’avons pas connu la famine. Grâce à eux, nos hivers n’ont pas été des hivers de détresse. Ils ont transformé la pénurie en résistance, la fragilité en force intérieure.

Nous étions pauvres, oui. Mais jamais abandonnés

Puis vint l’école. Les marches franchies une à une, les années accumulées comme des pierres posées avec patience. Le baccalauréat fut plus qu’un diplôme : il fut une délivrance, une promesse tenue à ceux qui avaient cru avant moi. Il ouvrit les portes de la fonction publique, puis celles de l’université. Et à peine l’âge adulte atteint, je pouvais enfin prendre la relève. Non pour m’élever seul, mais pour élever les miens. Pour dire adieu, définitivement, à cette misère qui avait si longtemps serré notre famille dans son étau.

Ce jour-là, ce n’était pas seulement ma réussite.

C’était la leur.

Aujourd’hui, je ne pleure pas seulement l’absence. Je célèbre l’héritage. Je ne me souviens pas pour me lamenter, mais pour rendre grâce. Leur vie n’a pas été vaine. Elle a fleuri en moi.

Papa, maman, frérot Nasser chéris,

que Dieu vous accueille dans Sa Sainte Miséricorde.

Que vos âmes reposent en paix.

Je ne vous hais point. Comment le pourrais-je ?

Je vous dois tout.

Et tant que je respire, votre combat continue à travers moi.

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