CARNETS SECRETS

Les Ponts de la Vie (21). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954 – 2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le Départ : La Vibration du Moteur

Tu es assis près de la vitre, le front appuyé contre le verre froid. Le bus s’ébranle dans un gémissement sourd, quittant le garage، pour s’engager sur la route nationale. Derrière la vitre, les paysages défilent comme les pages d’un livre que tu n’as jamais fini d’écrire. Le balancement régulier du véhicule t’emporte dans une profonde rêverie ; tes pensées ne sont plus ici, elles flottent désormais entre les souvenirs d’un enfant qui étudiait à la lueur d’une bougie et une actualité marocaine brûlante qui déchire les cœurs en ce début de l’année 2026.

La Ferveur des Rues de Rabat

Ta mémoire te ramène aussitôt à décembre 2022. Même si tu as suivi les matchs depuis Meknès, c’est l’image de Rabat qui envahit ton esprit. Tu revois cette foule immense, une ville littéralement noyée dans un océan de drapeaux rouges. Tu ressens encore la chaleur des corps serrés le long des avenues, de l’aéroport de Rabat-Salé jusqu’aux remparts de la capitale impériale.

C’était une épopée inoubliable : le bus à impériale des Lions de l’Atlas avançait au pas, fendant des centaines de milliers de citoyens en transe. Tu te souviens des cris, des larmes, et de ce sentiment rare d’unité nationale que tu n’avais jamais connu avec une telle intensité. Là, Walid Regragui était debout, saluant un peuple qu’il avait rendu fier après avoir terrassé la Belgique, l’Espagne et le Portugal.

Le Sacre des Mamans au Palais Royal

Puis le récit atteint son apogée au Palais Royal. Sous les ors de la salle du Trône, tu assistes à une scène qui bouleverse tes repères : Sa Majesté le Roi Mohammed VI, entouré du Prince Héritier Moulay Hassan et du Prince Moulay Rachid, reçoit les héros du Mondial du Qatar.

Mais ce qui te touche au plus profond, c’est la présence des mamans. Tu vois ces femmes, humbles et dignes, prendre place aux côtés de leurs fils devant le Souverain. Toi, qui gardes encore en mémoire le visage de ta propre mère à Guercif, veillant sur tes études nocturnes, tu ressens dans cette image une réparation historique. Voir le Maroc honorer le sacrifice maternel au sommet de l’État est le plus beau message : la réussite n’a de sens que si elle rend hommage à ses racines.

La Mémoire du Bâtisseur et l’Ingratitude du Présent

Mais cette lumière se heurte aujourd’hui à une obscurité cruelle. Comment le même homme qui a conduit les Lions jusqu’à la réception royale peut-il devenir, en 2026, la cible de l’ingratitude ? Tu ne peux effacer de ta mémoire les péripéties de cette finale douloureuse face au Sénégal, au complexe Moulay Abdallah : la tension extrême, le penalty manqué de Brahim Diaz, le chaos dans les tribunes et les provocations qui ont gâché la fête.

Tu sais que la foule oublie vite. Elle oublie que Walid a hissé le Maroc au rang des géants, qu’il a éliminé avec autorité les grandes puissances du continent, de l’Égypte à la Côte d’Ivoire. Pour toi, Walid est ce « pont » qui a relié les rêves d’un enfant de Guercif à la reconnaissance internationale. Le mépriser parce qu’un trophée a échappé à ses mains, c’est renier la lumière qu’il a allumée dans le cœur de chaque Marocain.

Tu replonges alors dans ton enfance : toi, l’aîné de la famille Khoukhchani, triant les tomates au souk ou huilant les chaînes de vélos chez Ahmed « Ciclisse ». Tu sais ce que signifie bâtir, et tu sais combien une vie entière de labeur peut être jugée sur un seul instant. Pour Walid, cet instant fut un penalty ou un désordre dont il n’était pas maître. Pour toi, c’est le symbole d’une société qui cherche un coupable plutôt qu’un sens.

Tu aimerais crier aux détracteurs : « Regardez le pont, pas la poussière sur le tablier ! »

Car Walid, c’est un peu toi, c’est un peu nous tous : un enfant du pays qui a réussi par la “niyya” et le travail, et que l’on veut abattre dès que la chance tourne. Tu écris ces lignes non pour flatter, mais pour protéger. Le pardon, à tes yeux, n’est pas une faiblesse : c’est la marque des grands. Walid a conquis un respect éternel, bien au-delà d’un simple trophée.

Le Terminus : Le Souffle du Frein

Le sifflement des freins à air te tire de ta rêverie. Le bus ralentit, ses pneus écrasant les gravillons de l’accotement. Tu redresses ton buste, ajustes ton manteau sur tes épaules. Autour de toi, les passagers s’agitent, récupérant leurs bagages dans un brouhaha familier. Tu jettes un dernier regard par la fenêtre vers la route qui s’étire derrière vous.

Tu te lèves. Tu avances d’un pas calme et assuré. Tu descends les marches du bus, emportant avec toi ce mélange de souvenirs d’enfance et de révolte d’adulte, prêt à franchir le prochain pont de ta vie.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci