CARNETS SECRETS

Les Ports de la Vie (22). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954–2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le début : la vibration du moteur.

Tu es assis près de la fenêtre, le front appuyé contre la vitre froide.

Le bus s’ébranle dans un grondement sourd et quitte la gare pour s’engager sur la route nationale. Dehors, les paysages défilent comme les pages d’un livre dont le dernier chapitre reste à écrire.

Le balancement monotone du bus n’endort pas le corps : il réveille la mémoire. Peu à peu, un visage remonte à la surface, un visage longtemps aimé ; une présence qui fut l’ancre de ton enfance et le phare de ta jeunesse : ton frère Nasser.

Nasser : l’ange gardien et le cœur de la maison

Tu te souviens des années de cendre, lorsque la pauvreté rongeait le quotidien de la famille à Guercif. Au milieu de ce dénuement, Nasser tenait debout, discret et solide, tel un mur silencieux recevant les chocs pour protéger les autres.

Tu l’as rarement nommé dans les chapitres précédents, non par oubli, mais parce que tu savais que parler de Nasser exigeait un espace à part, un souffle plus long, un chapitre à la hauteur de ce qu’il a porté pour vous tous : pour votre mère, pour Karima, pour Miloud, Abdellah, Hassan et Nourredine.

Tu le revois lorsque tu étais collégien à Guercif, allant le retrouver au café Al 3achi, en plein froid ou sous la chaleur écrasante. Il te tendait un verre de thé à la menthe ou un café au lait, comme on offre une chaleur plus qu’une boisson.

Tu te souviens aussi de ses journées à l’hôtel et restaurant des voyageurs, chez Monsieur Gaunet et son épouse, et de ses retours nocturnes, réveillant la maisonnée pour partager avec vous les plats préparés par Tonton Moussa, le cuisinier de M. et Mme Gaunet.

Et puis ces instants simples avec votre père, au café El Hadj Ali, avant de passer chez Hammadi savourer une « harira » et des « maakouda » au goût inaltérable.

Le renoncement de soi… et l’ombre de l’absence

Lorsque vous avez quitté Guercif pour Khémisset, puis Meknès après que tu étais devenu professeur de français, Nasser est resté le pilier qui ne fléchit pas.

Quand la douleur de sa jambe gauche s’est aggravée et que les médecins de l’hôpital Mohammed V de Meknès ont dû l’amputer au niveau de la cuisse, vous avez cru que l’épreuve était à son comble. Mais, fidèle à lui-même, Nasser en a allégé le poids pour vous plus qu’il ne l’a porté pour lui.

Malgré un corps éprouvé, il est resté présent, attentif, veillant sur la sérénité de la famille, surtout durant tes absences pour les études ou le travail en France pendant les vacances d’été.

Il fut ce père qui ne s’est jamais retiré après la mort de votre père, le 7 septembre 1971. Là où ton frère Ayyad a suivi sa propre vie familiale, Nasser a choisi de rester seul, pour être à vous tous.

Dans les replis de cette vie offerte aux autres, la cigarette était là.

Ni excès, ni fuite tapageuse, mais une pause fragile face au poids des jours. Il la tenait comme on s’accorde un instant de silence, un souffle de répit dans une existence sans répit. Nul ne savait alors que cette fumée tranquille raccourcissait le temps.

Lorsqu’il s’est éteint, un peu après la soixantaine, la mort ne fut pas brutale : elle fut douloureusement pleine.
Nasser est parti, laissant derrière lui un vide sans nom et une profonde amertume dans le cœur de ceux qu’il aimait et qui l’aimaient. Dès lors, le tabac est devenu, dans ta mémoire, non plus une habitude, mais un signe de séparation, un voleur silencieux d’années possibles.

Il s’est éteint en 2007, dans le silence des grands, laissant derrière lui une dette de gratitude que le temps n’efface pas.

La fin : le souffle des freins

Le sifflement des freins pneumatiques te tire de ta rêverie.

Le bus ralentit, ses roues écrasent le gravier du trottoir.

Tu te redresses, resserres ton manteau. Autour de toi, les passagers s’animent dans un bruit familier. Tu jettes un dernier regard par la fenêtre, vers la route qui s’éloigne derrière toi.

Puis tu descends du bus, portant avec toi la mémoire de Nasser, une tristesse calme et une gratitude intacte… prêt à marcher vers le prochain port de ta vie.

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