
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le bus démarre dans un râle familier.
Tu es assis près de la vitre, le front presque collé au verre froid. La route se déroule lentement, comme si elle savait que ce voyage-là n’est pas un simple déplacement, mais une traversée de la mémoire. Le moteur vibre, et avec lui remontent les visages, les dates, les choix que tu n’as jamais écrits mais que tu as vécus jusqu’à l’os.
Tu te demandes, une fois encore — peut-être pour la dernière fois — et si… Et si, après le 7 septembre 1971, après la chute du pilier, tu avais choisi la facilité de la fuite ? Et si, comme Ayad, tu avais pris le large, vivant ta vie à l’écart, laissant derrière toi une mère encore jeune, des frères, une sœur, et l’ombre immense de l’absence paternelle ?
Mais tu sais déjà la réponse. Tu l’as sue très tôt, presque instinctivement : rester. Tenir. Ne pas rompre le cercle. Car avant même que tu ne choisisses de rester, elle, ta mère, avait déjà choisi.
À quarante ans à peine, veuve trop tôt, elle aurait pu se résigner, se disperser, vous confier au hasard des proches ou au verdict cruel de la pauvreté. Elle n’en fit rien. Elle resta debout, droite dans la tempête, rassemblant autour d’elle ses enfants comme une poule protège ses poussins lorsque l’orage gronde.
Elle ne vous a jamais abandonnés à votre sort.
Elle vous a couvés — tous — avec une vigilance de chaque instant, une patience faite de renoncements silencieux et de nuits sans sommeil. Elle porta seule le poids du deuil, de l’incertitude et de la peur de l’avenir, sans jamais vous en transmettre l’amertume. Sa résistance ne fut ni bruyante ni héroïque au sens spectaculaire du terme ; elle fut quotidienne, obstinée, enracinée dans la conviction que ses enfants ne seraient pas livrés à la dérive.
Et parmi ses poussins, il y en eut un qu’elle prit très tôt par la main.
En octobre 1958, elle t’inscrivit elle-même à l’école moderne, convaincue, avant tout le monde peut-être, que le salut passerait par là. Ce geste, apparemment banal, fut en réalité un acte de foi immense : celui d’une femme qui pariait sur le savoir comme rempart contre la misère et sur l’école comme planche de salut pour toute une fratrie.
Rester, pour toi, ce fut prolonger ce choix initial. Ce fut refuser l’éclatement que le destin semblait vous imposer. Ce fut empêcher que la misère, cette bête patiente, n’ouvre grand ses mâchoires sur votre foyer. Ta mère, malgré sa jeunesse encore intacte, ne chercha jamais à refaire sa vie ailleurs. Elle avait fait un autre serment : vous mener tous, un à un, jusqu’à la rive.
Nasser aurait pu se marier.
Toi, dès octobre 1973, à dix-neuf ans à peine, tu étais prêt à voler seul, enseignant fraîchement nommé, avenir ouvert devant toi. Mais à cet âge où d’autres pensent d’abord à eux-mêmes, tu étais déjà façonné pour jouer ton rôle — non par hasard, mais par transmission. Tu étais prêt à assumer, comme il se doit, cette mission presque sacrée de sauveur des siens, que ta mère avait patiemment préparée sans jamais la nommer.
Rien de cela n’est arrivé par rupture.
Parce que rester ensemble était un serment silencieux, d’abord forgé par elle, puis repris par toi. Vous avez connu la dureté des jours sans promesses. La pauvreté atténuée autrefois par la présence du père, puis tenue à distance par la dignité inflexible de ta mère, par les petits salaires arrachés par Nasser dans les cafés du village, à l’hôtel et au restaurant des voyageurs, par tes propres efforts, ces petits boulots menés de front avec les études, sans plainte, sans mise en scène.
Tu avances dans la vie comme on avance dans une rivière froide : pas à pas, sans faux mouvement.
Puis, lentement, presque imperceptiblement, la situation s’améliore.
Ton salaire d’enseignant devient un socle. Tu débutes instituteur stagiaire, chargé des sciences naturelles au collège de Guercif, et tu termines professeur formateur, responsable de jeunes adultes déjà diplômés, que tu aides à devenir à leur tour professeurs au Centre Pédagogique Régional de Meknès. Entre ces deux rives, une vie de labeur, de constance, de responsabilité — celle d’un père sans enfants, mais avec toute une fratrie à protéger.
Tu regardes les tiens avancer.
Miloud et Abdellah entrent dans les Forces auxiliaires.
Karima fonde son foyer en France.
Hassan trouve sa place à la mairie de Meknès.
Noureddine réussit dans le commerce.
Nasser, toujours là, fidèle comme une ombre bienveillante, ne manque de rien — sauf du temps que la mort lui prendra en 2008, après avoir déjà emporté votre mère en décembre 1999. Par conviction, il n’a jamais voulu se marier, comme s’il avait fait de la fraternité un engagement définitif.
Aujourd’hui, presque tous ont fondé leur famille. Trois enfants chacun, ou quatre pour Karima, avec Saïd l’aîné, lui-même père de trois filles. La vie s’est ramifiée, enrichie, multipliée.
Et toi, avec le recul, tu mesures enfin le poids — et la valeur — de ce que tu as été : un bailleur de fonds, oui, mais surtout un gardien de cap, dans la continuité de cette femme qui, la première, refusa l’abandon.
Vingt-huit années de veuvage pour ta mère, une fratrie entière à maintenir debout, jusqu’à ce que chacun puisse voler de ses propres ailes.
Tu as aujourd’hui soixante-douze ans.
Pas de regret. Pas de culpabilité. Seulement cette fierté calme, grave, presque pudique, d’avoir tenu quand il fallait tenir. D’avoir empêché l’enfer de la misère de déployer toutes ses couleurs sur les tiens. Tu remercies Dieu, encore et toujours, de t’avoir montré la voie — souvent à travers le courage silencieux de ta mère.
Le bus ralentit.
La vitre renvoie ton reflet : un visage marqué, mais apaisé. Le moteur se tait peu à peu. Le voyage touche à sa fin.
Tu descends.
Derrière toi, la route. Devant toi, le silence habité d’une vie accomplie.
Et dans ce dernier port, tu le sais : tu n’as pas seulement traversé la vie — tu l’as portée, comme elle t’a porté.
