
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Tu es assis dans un bus.
Le moteur gronde doucement, comme une respiration ancienne. Tu ne sais pas vraiment où il va, ni quand le voyage prendra fin. Les vitres défilent des paysages qui ressemblent à ta vie : parfois nets, parfois brouillés. Tu avances, simplement. Écrire ta vie en avançant a toujours été ton crédo. Reculer ne t’a jamais tenté. Tu as appris très tôt que les ports de la vie ne sont pas faits pour l’ancrage éternel, mais pour les départs successifs.
Tu n’as jamais été épargné. Les obstacles n’étaient pas des accidents : ils étaient souvent dressés exprès sur ta route. Pourtant, tu les as franchis. Les épreuves, même les plus dures, tu les as traversées sans fracas, avec cette dignité silencieuse qui ne demande ni applaudissements ni compassion.
Ta première année d’agrégation à Meknès touchait à sa fin quand le hasard — ce vieux complice — décida d’intervenir à nouveau. Tu la revis. Une apparition inattendue, presque irréelle. Un café. Les Nations. Tu cherchais une chaise libre pour rejoindre des amis fraîchement arrivés, dans ce lieu animé par les élèves-professeurs du CPR voisin. Et soudain, elle était là. La même demoiselle croisée un an et demi plus tôt dans la salle des professeurs du lycée Al Matar à Nador. Le temps n’avait rien effacé. Il avait seulement préparé la rencontre.
C’est là que tu appris son parcours : Nador, le service civil, la réussite au concours professionnel, l’ENS de Meknès, une année de formation, puis l’enseignement au second cycle. Vous ne tardâtes pas à vous promettre de vous revoir. Les rendez-vous se multiplièrent, simples et lumineux : un café partagé, une promenade printanière à Ifrane, l’ombre généreuse des cèdres, les ruisseaux limpides du Moyen-Atlas descendant des sommets comme des confidences.
Au printemps 1991, sans proclamation ni fracas, elle devint l’élue de ton cœur. Celle qui porterait ton nom, et un jour, vos enfants. En juin, sa mère et son frère aîné firent le voyage depuis Oran, où sa famille marocaine résidait, vers Rabat, où vivait sa sœur aînée, mariée à un cousin du côté maternel.
De ton côté, ta mère, ton frère Nasser, ton frère Miloud, son épouse et les beaux-parents de ce dernier prirent la route avec toi. À Rabat, tout se rejoignit : les familles, les destins, les promesses. Les fiançailles furent célébrées, et le mariage scellé par l’acte adoulaire rédigé ce 26 juin 1991. Vous étiez unis pour le meilleur et pour le pire, sans mesurer encore la profondeur de ces mots.
Une fois sa formation de cycle spécial achevée, tu la conduisis à Oujda. De là, elle devait regagner Oran pour passer l’été auprès des siens, dans l’attente de son affectation pour l’année scolaire 1991-1992. Toi, tu repartais en formation, cette fois à Paris, pour l’agrégation. Les chemins se séparaient encore, sans jamais rompre le fil.
En mai 1992, de retour au Maroc, tu mis le cap sur Sidi Bennour, où elle enseignait le français. La ville l’adopta aussitôt. Ses collègues, ses élèves, le proviseur, toute l’administration du lycée la respectaient et l’aimaient. Deux ans plus tard, en septembre 1993, son départ fit pleurer plus d’un regard.
Mais avant cela, il y eut le mariage à Fès, en août 1993. Une soirée de joie dont toi seul connaissais l’ombre à venir. À la rentrée, vous seriez séparés de nouveau, par huit cents kilomètres. Elle à Sidi Bennour. Toi à Nador. Une mutation punitive, règlement de comptes discret pour avoir osé dire les vérités nécessaires à un professeur français d’origine tunisienne lors de ta deuxième année d’agrégation. Un homme bien introduit, ancien enseignant à Meknès, proche du coordinateur marocain. Tu avais appris, une fois encore, que la droiture a parfois un prix.
Cette année-là, le destin frappa plus durement. Lors de votre première visite en couple chez ta belle-famille à Oran, elle perdit un fœtus de cinq mois et demi. Une béance de l’utérus non diagnostiquée. Un voyage qui n’aurait pas dû avoir lieu. C’était la dernière année où la frontière terrestre maroco-algérienne restait ouverte.
Après cette première année de mariage vécue séparés malgré vous, la vie consentit enfin à vous rassembler. Meknès. Tu y fus muté comme professeur-formateur au Centre pédagogique régional. Là même où, huit ans plus tôt, tu étais élève-professeur. Elle enseignait au lycée Zaytoune. Pour la deuxième fois de ta carrière, tu devenais enseignant là où tu avais appris : Guercif en 1973, Meknès en 1993. Le cercle se refermait avec élégance.
Douze ans plus tard, en octobre 2005, tu mis un terme à ta carrière dans l’éducation-formation, dans le cadre du départ volontaire. Trente-deux années de service. Trente-deux années rendues à ton pays avec dignité, probité et abnégation. Tu partis sans amertume, riche de ce que nul ne peut confisquer : la cohérence d’un parcours.
Le bus continue d’avancer
Tu es toujours assis près de la fenêtre. Les ports de la vie défilent : Guercif, Nador, Meknès, Fès, Paris, Sidi Bennour, Oran… Tu ne sais pas lequel sera le dernier. Tu ne demandes plus. Tu avances. C’est ainsi que tu as toujours écrit ta vie.
Le moteur ronronne.
Le voyage continue.
