
Par: Mohamed Khoukhchani

En tournant la page de Khémisset, tu n’avais pas le sentiment de quitter une simple ville, mais bien toute une étape de formation affective et intellectuelle. Trois années y avaient suffi pour te donner l’impression d’être devenu plus en prise avec le monde, plus apte à tisser des relations, et à éprouver ta personnalité hors du strict cercle de la nécessité.
À Khémisset, tu n’étais pas seulement un enseignant accomplissant son devoir professionnel, mais un acteur engagé dans le tissu culturel et social de la ville. Tu pratiquais le tennis, non par esprit de compétition, mais comme recherche d’équilibre intérieur. Tu t’étais aussi immergé dans le monde du théâtre et du cinéma, où l’image et la parole devenaient pour toi un prolongement du savoir et un exutoire aux grandes interrogations.
En tant que membre du bureau dirigeant du ciné-club de Khémisset, tu vivais un rituel hebdomadaire hautement symbolique : un film engagé, un public avide, et un débat souvent audacieux. Les films programmés par la Fédération nationale des ciné-clubs du Maroc ouvraient des fenêtres sur le monde et sur les questions de l’homme, de la liberté et de la justice. Mais chaque projection devait d’abord franchir les couloirs étroits de l’autorisation administrative.
Le plus souvent, c’était toi qui te chargeais de cette démarche. Tu te rendais au commissariat, sans trouver l’inspecteur Sebaï à son bureau. Tu partais alors à sa recherche dans les cafés voisins, attendant qu’il termine sa partie de cartes — un moment de détente qui ne pesait rien dans la balance du pouvoir, mais dont dépendait pour toi le sort d’une projection et d’un débat culturel. Ensuite, vous gagniez ensemble son bureau, afin qu’il vérifie que le film était bien « autorisé à la diffusion », comme si la création avait constamment besoin d’un sceau officiel pour respirer.
Dans cette ville, tu fis la connaissance de nombreux intellectuels qui laissèrent leur empreinte sur ton parcours. Parmi eux figurait Abdelkrim Berchid, dont les textes théâtraux naissaient à la Maison des jeunes de Khémisset avant de trouver leur chemin vers des scènes plus larges. Là, tu appris que la création peut surgir de la périphérie, et que les petites villes savent parfois abriter de grandes idées.
Mais Khémisset n’était pas seulement un espace culturel ; elle était aussi profondément politique. Une ville vive, vigilante et tendue. Ta présence y coïncida avec l’arrivée au Maroc du Shah d’Iran déchu, à la suite de la révolution islamique, avant son exil aux États-Unis. L’événement suscita de vives réactions. Des jeunes appartenant à la gauche radicale inscrivirent des slogans de protestation sur les murs de la ville, et les arrestations ne tardèrent pas. Certains des interpellés étaient tes amis, des visages familiers, des rêves que tu avais entendus se murmurer dans les cafés et les maisons.
C’est là que tu compris que la politique n’est pas un simple discours abstrait, mais un coût personnel, et que l’engagement pour une idée peut mener aussi bien à la prison qu’à la prise de conscience. Khémisset eut, elle aussi, son lot de détenus politiques, témoignant d’une époque où s’exprimer relevait de l’audace, et où le silence pouvait devenir une autre forme de contrainte.
À moins de vingt-cinq ans, tu avais déjà vécu suffisamment pour mesurer le poids de l’expérience et ressentir le besoin d’un nouveau port d’attache.
C’est ainsi que tu t’installas, avec ta mère et tes frères et sœurs, dans la capitale ismaïlienne, Meknès. Vous prîtes domicile dans le quartier Al-Bassatine, à proximité de l’établissement secondaire où tu poursuivis l’enseignement du français en tant que professeur du premier cycle. Une fois encore, tu recommençais à zéro, mais avec davantage de solidité et de clarté dans tes choix.
Une année à peine s’était écoulée que tu t’engageais dans l’action partisane au sein de la section locale du Parti du Progrès et du Socialisme. Cet engagement s’inscrivait naturellement dans la continuité de ton parcours intellectuel et de ton inclination précoce pour les idéaux de justice sociale. Parallèlement, tu pris une décision déterminante : reprendre tes études universitaires.
Tu t’inscrivis à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès, en langue et littérature françaises. Quatre années de labeur acharné suivirent, rythmées par les déplacements hebdomadaires et la difficile conciliation entre travail et études. Ton salaire suffisait à peine à subvenir aux besoins d’une famille de huit personnes, et pourtant tu ne renonças pas.
En juin 1985, tu obtins la licence en langue et littérature françaises, spécialité linguistique. Tu refermais ainsi un cycle resté ouvert depuis 1973, l’année où la dureté de la pauvreté t’avait contraint à abandonner l’université. À cette époque, tu étais le fils d’une veuve et de sept orphelins, sans soutien depuis le décès de ton père, survenu le mardi 7 septembre 1971. Aujourd’hui, tu récupérais un droit différé et réécrivais ton parcours de ta propre main.
L’obtention du diplôme ne représentait pas une simple attestation académique, mais une véritable porte d’accès. Elle t’ouvrait la voie à une promotion professionnelle, du premier au second cycle de l’enseignement, à une amélioration salariale et, par conséquent, à un allègement du fardeau familial. C’était une victoire silencieuse, sans éclat, mais profondément déterminante.
Dans cette étape de ta vie, tu compris que la patience n’est pas une attente passive, mais un effort continu, et que les ports ne se reçoivent pas en héritage : ils se construisent pierre après pierre, expérience après expérience.

