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Les lundis de Mohamed KHOUKHCHANI. Amazighité au Maroc : reconnaissance solennelle, mise en œuvre en suspens

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par décret royal, le 14 janvier est désormais jour férié national. L’acte est fort, le symbole puissant. Il consacre officiellement l’amazighité comme pilier fondamental de la nation marocaine, aux côtés de ses autres composantes historiques. Ce geste s’inscrit dans la continuité du discours royal d’Ajdir de 2001, moment fondateur, puis de la Constitution de 2011 qui érige l’amazigh au rang de langue officielle, à égalité avec l’arabe.

Pourtant, entre la reconnaissance institutionnelle et la réalité vécue, un profond décalage persiste. Vingt-cinq ans après Ajdir, force est de constater que la langue et la culture amazighes peinent toujours à trouver leur pleine place dans l’espace public, l’enseignement, l’administration et la production culturelle nationale.

De l’enthousiasme fondateur à l’essoufflement pratique

Le discours d’Ajdir avait suscité un immense espoir. Il rompait avec des décennies de marginalisation implicite et ouvrait la voie à une réconciliation assumée avec une composante essentielle de l’identité marocaine. La Constitution de 2011 est venue consolider cette orientation en lui donnant une valeur juridique suprême.

Mais depuis, l’application concrète avance à pas comptés. Les lois organiques ont tardé, les moyens humains et financiers sont restés limités, et l’amazigh demeure largement absent de la vie administrative et économique. L’école, censée être le principal levier de transmission, n’a pas réussi à généraliser un enseignement efficace et continu de la langue.

Le choix du tifinagh : symbole identitaire ou frein structurel ?

Au cœur de cette stagnation se trouve une question longtemps considérée comme secondaire mais qui s’avère déterminante : celle de l’alphabet.

Le choix du tifinagh, présenté comme neutre et authentiquement amazigh, visait à dépasser la polarisation entre arabophones et francophones. Sur le plan symbolique, il est indéniablement fort. Mais sur le plan fonctionnel, il a soulevé — et continue de soulever — de lourdes difficultés.

Historiquement, la réalité est pourtant claire :

● Une grande partie du patrimoine amazigh écrit — poésie, droit coutumier, manuscrits religieux, chroniques locales — est consignée en alphabet arabe.

● Un autre corpus considérable, produit par des chercheurs et militants depuis plus d’un siècle, est transcrit en caractères latins.

En optant pour le tifinagh comme graphie exclusive, le Maroc s’est privé de cet héritage immédiatement exploitable et a rendu l’apprentissage de l’amazigh plus complexe pour les nouvelles générations, sans disposer d’un environnement linguistique suffisamment dense pour compenser cet effort supplémentaire.

Comparaisons internationales et pragmatisme linguistique

D’autres nations confrontées à des enjeux similaires ont fait des choix résolument pragmatiques :

● La Turquie a adopté l’alphabet latin pour accélérer l’alphabétisation et la modernisation.

● La Perse a conservé et adapté l’alphabet arabe, assurant une continuité civilisationnelle et documentaire.

● D’autres langues, du maltais au vietnamien, ont privilégié l’efficacité sur la charge symbolique.

Le Maroc, lui, a choisi une voie hautement symbolique, sans déployer les politiques publiques massives nécessaires pour en garantir la réussite. Le tifinagh, faute d’un écosystème linguistique robuste, est resté cantonné à la signalétique, aux manuels scolaires et à quelques usages institutionnels.

Un faux débat idéologique aux conséquences bien réelles

La polémique entre partisans des lettres latines et défenseurs de l’alphabet arabe a longtemps monopolisé le débat. En croyant bien faire, on a tranché au nom de la neutralité. Mais ce choix a aussi eu pour effet de désamorcer la dynamique amazighe, en la confinant à un registre symbolique et identitaire, loin des usages sociaux quotidiens.

Le véritable enjeu n’était pas de savoir quel alphabet l’emporterait, mais comment rendre l’amazigh vivant, utile et transmis. Or, une langue qui n’est ni langue de travail, ni langue de production économique, ni langue d’accès aux savoirs contemporains, finit par s’étioler, même lorsqu’elle est constitutionnellement consacrée.

Reconnaissance sans vitalité : une occasion manquée ?

Parler d’« enterrement » de la question amazighe peut paraître excessif. Mais il serait tout aussi excessif de nier le sentiment de stagnation largement partagé dans les régions amazighophones. La reconnaissance est là, indiscutable. La vitalité, elle, reste fragile.

L’enjeu aujourd’hui n’est plus de revenir en arrière, ni de rouvrir une guerre des alphabets stérile. Il est temps de lever les tabous :

● accepter la cohabitation des graphies,

valoriser le patrimoine amazigh existant quel que soit son support,

● inscrire l’amazigh dans les sphères de l’utilité sociale, économique et numérique.

Conclusion :

L’amazighité ne peut se contenter d’être célébrée lors des commémorations ou consacrée dans les textes. Elle doit être vécue, pratiquée et transmise. Le Maroc a posé les bases juridiques et symboliques. Il lui reste à relever le défi le plus difficile : transformer la reconnaissance en réalité quotidienne.

À défaut, le risque est réel de voir l’amazighité demeurer un pilier proclamé, mais encore trop peu habité.

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