
Par: Marco BARATTO (politologue italien)
La réflexion proposée par Aziz Daouda met en lumière l’un des nœuds non résolus de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient : l’illusion, jamais réellement accomplie, de l’autodétermination. La trajectoire iranienne, de la chute de Mohammad Mossadegh à la révolution khomeiniste de 1979, ne constitue pas une exception historique, mais un paradigme qui se répète avec une régularité frappante. Elle montre comment l’intervention extérieure, justifiée tour à tour par des intérêts stratégiques, idéologiques ou sécuritaires, engendre des fractures profondes et durables, finissant par délégitimer tout projet de modernisation laïque et toute élite réformiste. Dans cette région du monde, l’histoire se répète, mais non par la volonté des peuples : elle se répète parce qu’elle est forcée, façonnée et orientée par des intérêts extérieurs. Et c’est précisément cela qui fait le plus mal.
L’Iran est emblématique parce qu’il avait déjà tenté, dès le début du XXᵉ siècle, une voie autonome de construction étatique. Avec l’accession au pouvoir de Reza Shah Pahlavi dans les années 1920, l’époque des Qadjar s’achevait et s’ouvrait une phase de modernisation autoritaire inspirée des modèles européens et de la Turquie kémaliste. Son objectif était de transformer un pays fragmenté, dominé par des pouvoirs tribaux et religieux, en un État centralisé, laïque et souverain. Pour y parvenir, Reza Shah rompit délibérément l’alliance historique avec le clergé chiite, choisissant l’affrontement frontal.
La laïcisation de l’enseignement, la réforme du système judiciaire avec l’instauration de tribunaux civils, la réduction de l’influence religieuse dans la vie publique et, surtout, le décret de 1936 interdisant aux femmes le port du tchador et du hijab furent des mesures symboliquement fortes. Imposées d’en haut et par la contrainte, elles visaient à émanciper et à moderniser, mais produisirent l’effet inverse : elles radicalisèrent le clergé, le transformant en pôle de résistance culturelle et identitaire. L’ayatollah Hassan Modarres devint le symbole de cette opposition ; sa répression n’élimina pas la contestation, mais en nourrit la mémoire, destinée à ressurgir des décennies plus tard.
Sur le plan international, Reza Shah tenta de réduire la dépendance historique de l’Iran vis-à-vis du Royaume-Uni. L’affrontement de 1933 avec l’Anglo-Iranian Oil Company lors du renouvellement de la concession pétrolière constitua une première tentative de réaffirmation de la souveraineté économique. Parallèlement, afin de contrebalancer l’axe anglo-russe, il rechercha de nouveaux partenaires, se tournant vers l’Allemagne, perçue comme une puissance moderne et dépourvue d’un passé colonial direct en Iran. Ses sympathies pour Berlin furent davantage stratégiques qu’idéologiques, mais elles suffirent à susciter la méfiance des Alliés.
En 1941, sous le prétexte du risque d’un alignement avec l’Allemagne nazie, le Royaume-Uni et l’Union soviétique occupèrent militairement l’Iran. En réalité, comme de nombreux historiens le soulignent, la véritable motivation était stratégique : garantir une voie sûre de ravitaillement vers l’URSS et conserver le contrôle d’une région cruciale pour l’énergie et la logistique. Reza Shah fut contraint d’abdiquer en faveur de son fils Mohammad Reza Pahlavi. Une fois encore, un projet de souveraineté fut brisé de l’extérieur.
Le scénario se répéta avec Mossadegh. Élu démocratiquement, il nationalisa le pétrole, revendiquant le droit de l’Iran à décider de son destin économique. Le coup d’État de 1953, orchestré par la CIA et le MI6, ne renversa pas seulement un gouvernement légitime : il détruisit la crédibilité de toute voie réformiste possible. Dès lors, toute modernisation serait perçue comme imposée, toute élite comme subordonnée à des intérêts étrangers.
La « Révolution blanche » du Shah en 1963 engendra croissance, alphabétisation, émancipation féminine et industrialisation. L’Iran devint un État prospère et allié des États-Unis, avec une croissance qui atteignit 12 % par an dans les années 1970. Mais sous cette surface se dissimulaient corruption, inégalités croissantes et répression systématique. L’occidentalisation fut vécue comme une trahison culturelle. Les manifestations de 1978, réprimées dans le sang à Qom et Tabriz, conduisirent au second exil du Shah en janvier 1979.
Le retour de Khomeini de Paris le 1ᵉʳ février 1979 fut l’aboutissement de ce cycle. Il sut capitaliser le ressentiment accumulé en promettant la justice sociale là où l’État laïque avait échoué. Une fois encore, l’histoire se refermait sur elle-même.
Au Moyen-Orient — comme en Afrique du Nord — les logiques n’ont pas changé : elles ont seulement changé de forme. Les décisions imposées d’en haut, les équilibres forcés, les partages déguisés en stabilité rappellent de très près la Conférence de Berlin. Les langages évoluent, pas les dynamiques. Tant que cette région restera un terrain de compétition globale, l’histoire continuera de se répéter, non par la volonté des peuples, mais au nom d’intérêts extérieurs. Et c’est peut-être là la blessure la plus profonde



