
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Préface : L’Encre de la Volonté.
Chaque destin possède une boussole secrète. Pour certains, c’est le confort d’un foyer immuable ; pour d’autres, c’est la morsure d’un vent de sable qui oblige à marcher pour ne pas s’ensabler. Ce récit n’est pas seulement la chronique d’une jeunesse marocaine entre les années 60 et 70. C’est le témoignage d’une métamorphose. À travers la poussière de Guercif, les étals de fruits du souk et les couloirs studieux du lycée de Taza, se dessine le portrait d’un adolescent qui a dû inventer sa propre liberté. C’est l’histoire d’une promesse faite à soi-même : celle de transformer la sueur en savoir, et la misère en dignité.
Les Moissons de l’Exil
Le moteur du bus halète, un râle de métal et de poussière qui scande la route. Tes roues dévorent le bitume comme pour fuir le présent, mais ton esprit a déjà sauté par la fenêtre pour te ramener en 1968, à Guercif. C’était l’année des derniers rituels domestiques. Dix ans que tes pas marquaient le même sol, dix ans que tu rentrais chaque soir sous le toit familial, ignorant encore tout de l’exil solitaire des internats.
Pour toi, les vacances n’étaient pas une parenthèse, elles étaient un autre labeur. Tu changeais de peau, devenant manœuvre chez les marchands de légumes ou aide-mécanicien, les mains noircies par le cambouis chez Ahmed Ciclisse. Mais l’été 1969 eut une saveur différente : celle de l’audace. Tu devins marchand de figues de barbarie. Armé d’un courage de cuir face aux épines traîtresses, tu cueillais les fruits du désert pour les revendre au petit marché. Un seau d’eau, un couteau vif, et ces pièces de dix centimes qui pleuvaient dans tes poches… Ce gain, ton premier trésor, fut ton passeport pour Taza.
Le Lycée Ali Ben Barr : Le Sanctuaire de la langue de Dâd
Le 1ᵉʳ octobre 1969, tu franchissais le seuil du lycée Ali Ben Barr. L’internat t’ouvrait ses bras, faisant de l’État ton nouveau tuteur. Dans le silence de la maison de Guercif, ton absence laissait une place vide à table, mais une bouche de moins à nourrir — une équation cruelle et salvatrice que tu acceptais avec une lucidité de vieux sage.
C’est là que ton esprit s’ouvrit au génie des Lettres. Si le professeur coopérant français M. Patrice Didillon avait su, au collège, t’offrir les clés de la poésie française, c’est à Taza que ton amour pour la langue de Dâd (الضاد) s’est enraciné. Avec Si Benabbou, tu as parcouru les siècles, de la Jahiliya à l’aube moderne. Lorsqu’il te proposa d’écrire sur le thème «Générosité et Fidélité», tu y as déposé l’âme de ton père en narrant le récit cantique de Knouz. Puis, avec Si Haddadi, tu as côtoyé les géants : Al-Mutanabbi, Al-Buhturi, Al-Khansa, apprenant par cœur des centaines de vers comme autant de talismans contre l’oubli.
L’Été des ombres : L’Excelsior de Khouribga
L’été 1971 fut celui de la bascule. Sous l’insistance de ta belle-sœur, qui venait passer l’été à Guercif avec ses cinq enfants — deux garçons et trois filles —, tu partis pour Khouribga veiller sur ton frère Ayad. Il gérait le bar Excelsior pour le compte du propriétaire François Morand, un Espagnol né au Maroc, dont l’épouse et les enfants avaient déjà traversé la mer, à l’instar des autres Européens en majorité des Français et des Espagnols quittant le Maroc après l’indépendance, pour s’installer en France.
L’Excelsior était un monde double. D’un côté, la pénombre du bar où Ayad s’égarait derrière son comptoir, cherchant un réconfort illusoire dans l’anis. De l’autre, séparée par une simple cloison, l’épicerie-charcuterie-boucherie de Marie-Rose, un îlot de lumière et de délices européens figé dans le temps. C’est dans ce tumulte que tu as ouvert La Peste. Camus t’enseignait que, face à l’absurde, la seule réponse digne était le travail et la solidarité. Tandis que ton frère luttait contre ses démons, tu forgeais ton armure morale entre les pages du docteur Rieux.
Le glas du dimanche et la résurrection par le savoir
Le retour se fit par étapes. Tu fis escale à Aïn Taoujdate, au douar Tifrit, chez le cousin Lhadj n’Nabou. Là, parmi les orangeraies irriguées, tu retrouvais l’odeur de la terre que ton père avait travaillée autrefois, lui qui, en quittant le Rif, était resté à Guercif pour ne pas abandonner sa sœur unique, Amti Wazna qui y est marié.
Le dimanche 12 septembre 1971, la hache tomba : ton père s’était éteint cinq jours plus tôt, au cœur même du souk. Pas de dernier regard, pas de dernier mot. La terre s’était déjà refermée. Accablé, tu repris le chemin de Taza avec le baccalauréat pour seule bouée de sauvetage.
Février 1972 vit le pays s’embraser. Les grèves menaçaient d’effacer l’année entière. Mais dans cette obscurité, la figure de Si Haddadi brilla d’un éclat particulier. Par pur dévouement, il venait vous retrouver à l’internat, bravant le désordre pour vous apporter des sujets inédits. Grâce à ce grand maître fidèle, tu as tenu bon. Après un premier échec en juin, tu as puisé dans tes dernières forces à Aïn Taoujdate pour décrocher, en octobre 1972, ce diplôme qui n’était plus un papier, mais la clé de la liberté.
Conclusion : La Ligne d’Horizon
Le baccalauréat, arraché au tumulte des grèves et au silence du deuil, devint la pierre d’angle de ta vie nouvelle. L’adolescent qui vendait des figues de barbarie pour payer son avenir avait laissé place à un homme debout. Derrière lui, les vergers de Tifrit et les ombres de l’Excelsior s’effacent doucement, mais la leçon demeure : le savoir est l’unique rempart contre la fatalité. Le voyage continue, porté par la gratitude envers tes grands maîtres — M. Didillon, Si Benabbou, Si Haddadi — et par la mémoire d’un père dont les contes sont devenus ton socle éternel.
