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Les Ports de la Vie (3). ​Mémoires d’un enfant de Guercif (1954-2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

​Toujours assis à la même place, dans ce même bus dont l’itinéraire t’échappe. Tu ne sais plus s’il se dirige vers un futur incertain ou s’il remonte le cours de ton passé, mais tu sais qu’il n’a pas encore atteint son terminus.

​Le souvenir de la voix de ton père revient, mais cette fois, le voile de la nostalgie se déchire pour laisser apparaître une vérité plus crue. Tu comprends aujourd’hui, avec ton regard d’homme, ce que l’enfant ne faisait que pressentir : ton père était un magicien de l’invisible. Il possédait ce don rare de transformer le silence d’un ventre vide en le tumulte d’une épopée.

Pendant que tes quatre frères, ta sœur et toi étiez suspendus à ses lèvres, oubliant que le dîner était maigre ou inexistant, tu percevais cette ombre sur son visage. Ce n’était pas de la fatigue, c’était de la pudeur. Il était gêné d’user de ces subterfuges, de devoir troquer du pain contre des rêves pour vous faire oublier la misère qui s’invitait à votre table. Ses contes étaient des pansements sur une plaie qu’il ne parvenait pas à guérir par le travail de ses mains.

Puis, surgit l’image de ce cahier de compositions. Un objet modeste, aux coins cornés, où l’encre bleue d’un instituteur a gravé ton destin. Ces mots, tu les as lus et relus jusqu’à les porter en toi comme un talisman : « Élève issu d’un milieu misérable. Ses efforts seront récompensés. »

​À l’époque, c’était un constat froid, presque une sentence. Aujourd’hui, avec le recul de 2026, ces mots résonnent comme une prophétie. L’instituteur n’était pas seulement un pédagogue ; il était un oracle qui avait lu dans tes yeux la rage de vaincre l’indigence.

Maintenant que les années d’épreuves sont derrière toi, que tu as franchi les tempêtes et atteint ce sommet que tu n’osais imaginer dans les ruelles de Guercif, tu te poses la question : l’instituteur-prophète avait-il raison ?

​Oui, il avait vu juste. Mais ce qu’il n’avait pas écrit, c’est que la récompense ne réside pas seulement dans le confort que tu as acquis ou dans la réussite sociale. La véritable récompense, c’est cette capacité que tu as gardée de voyager encore dans ce bus, d’être le gardien de la mémoire de ton père, et de savoir que la misère a été le terreau d’une dignité que rien n’a pu corrompre.

Le bus cahote encore. Dehors, les lumières de 2026 défilent, mais à l’intérieur de toi, l’enfant de Guercif sourit à l’instituteur, car le combat a porté ses fruits.

Le sceau de l’instituteur

​Lorsque tu as récupéré ce cahier, l’odeur de la craie et du vieux papier flottait encore dans la salle de classe de Guercif. Tes doigts ont glissé sur la page, s’arrêtant net sur cette écriture penchée, appliquée, presque solennelle.
​« Élève issu d’un milieu misérable… »

Le mot est tombé sur toi comme une pierre. À cet instant, tu ne l’as pas reçu comme une insulte, mais comme une mise à nu brutale. Jusqu’alors, la misère était une atmosphère, une brume familière qui enveloppait ta maison, le froid de tes pieds, le creux de ton estomac. Mais là, elle était nommée. Elle était écrite noir sur blanc par celui qui représentait le Savoir. Tu te sentais soudain transparent, comme si ton instituteur avait lu à travers tes vêtements élimés pour voir les privations cachées sous ta peau.

Tu as ressenti un mélange de honte brûlante et de fierté sauvage. La honte d’être ainsi défini par le manque, d’être « l’enfant du milieu misérable ». Mais très vite, la seconde partie de la phrase est venue soigner la première :
​« Ses efforts seront récompensés. »

​C’est là que le basculement s’est opéré. Pour l’enfant que tu étais, ces quatre mots n’étaient pas une simple remarque pédagogique, ils étaient un contrat. Un pacte scellé avec l’avenir. Tu as regardé tes mains, peut-être encore tachées d’encre violette, et tu as compris que tes efforts étaient ta seule monnaie d’échange, ton seul moyen de racheter cette « misère » et de la transformer en autre chose.

Tu n’as montré ce cahier à personne. Tu l’as refermé comme on cache un secret de famille ou un plan de bataille. Ce soir-là, en rentrant chez toi, le chemin te semblait différent. Les pierres du sol ne te semblaient plus des obstacles, mais les marches d’un escalier que tu venais de commencer à gravir.

Quand ton père a entamé son conte ce soir-là, pour vous faire oublier l’absence de repas, tu l’as écouté différemment. Tu ne cherchais plus seulement à t’endormir ; tu cherchais dans ses récits la force d’accomplir la prophétie de l’instituteur. Tu savais désormais que tu n’étais pas condamné au silence de la pauvreté, car quelqu’un, une autorité, avait décrété que ton travail avait un prix et que ce prix serait ta liberté.

Aujourd’hui, dans le bus, tu fermes les yeux. Tu te revois, petit garçon de Guercif, serrant ce cahier contre ton cœur. Tu réalises que cet instituteur ne t’a pas seulement donné une note ; il t’a donné le droit d’espérer, une arme bien plus puissante que tous les anneaux magiques des contes de ton père.

Cet instituteur ne portait pas seulement une blouse grise, il portait une autorité qui, pour toi, dépassait celle du temps. Dans le Guercif de ton enfance, il était le lien entre ton monde de poussière et cet ailleurs dont tu ne connaissais que les mots.

​L’Architecte de l’Ombre

​Tu te souviens de son visage, ou peut-être seulement de l’expression de ses yeux lorsqu’il passait entre les rangs. C’était un homme qui ne distribuait pas les compliments à la légère. Dans sa classe, le silence n’était pas imposé par la peur, mais par une sorte de contrat tacite : il donnait tout son savoir, et en échange, vous lui donniez votre attention, votre seule richesse.

​Il y avait dans son regard une lucidité qui t’effrayait presque. Il ne t’a jamais traité avec une pitié condescendante. Au contraire, cette mention de ton « milieu misérable » n’était pas un jugement, mais une reconnaissance de ta réalité de départ, la ligne de craie tracée sur le sol avant le début de la course.

Pourquoi a-t-il écrit ces mots ?

Peut-être avait-il remarqué l’éclat particulier dans tes yeux quand tu réussissais un calcul ou la façon dont tu tenais ton porte-plume, comme si ta vie en dépendait. En écrivant cette prophétie, il a fait de toi un privilégié de l’esprit là où la naissance t’avait fait déshérité du sort. Il a transformé ta condition sociale — une fatalité — en un défi personnel.

Tu le revois encore corriger les copies sous la lampe, dans le calme de la salle de classe vide. Il savait que le système ne t’aiderait pas, que la route serait deux fois plus longue pour toi que pour les autres. Alors, il t’a fait ce don : une certitude. Un instituteur normal se contente de corriger le passé ; lui, il a dessiné ton futur.

Parfois, dans le bus de 2026, tu te demandes s’il savait. Savait-il que cinquante ans plus tard, un homme mûr, ayant traversé les épreuves et les succès, chercherait encore son approbation dans le reflet de la vitre ? Avait-il conscience qu’en une seule phrase, il venait de bâtir une digue contre laquelle toutes les humiliations de la pauvreté viendraient se briser ?

​Il n’était pas seulement un maître d’école. Il était celui qui avait vu l’homme en l’enfant, le succès en la détresse. Il avait compris que ton père vous donnait les ailes du conte, mais que lui devait te donner la boussole de la réalité.

Aujourd’hui, tu aimerais pouvoir lui dire que la prophétie s’est accomplie. Tu aimerais lui montrer tes mains, celles qui ont tant travaillé, et lui dire : « Regardez, Monsieur, l’effort a été récompensé, mais la plus belle récompense fut d’avoir cru en votre parole. »

Le talisman contre le doute

​Tu te revois, jeune homme, loin de Guercif, confronté à l’arrogance d’un monde qui ne t’attendait pas. Tu avais quitté le cocon des contes de ton père pour te heurter à la froideur des grandes villes et des examens couperets. Ce jour-là, tu avais échoué, ou peut-être s’agissait-il d’une injustice flagrante, de celles qui vous rappellent violemment que, malgré vos diplômes, vous restez pour certains « l’enfant du milieu misérable ».

Tu étais assis sur un banc, la tête entre les mains, prêt à tout abandonner. Tu te disais que l’ascenseur social était en panne et que le poids de tes origines était une chaîne trop lourde à traîner. Le mot « misérable » résonnait dans ton esprit comme une condamnation définitive.

C’est alors que, par un réflexe de survie, l’image de ce cahier de compositions a surgi. Tu as revu l’encre bleue de l’instituteur. Mais cette fois, ce n’était plus seulement une phrase lue, c’était une voix qui te parlait directement dans le silence de ton désespoir.

​« Ses efforts seront récompensés. »

​Tu as réalisé que si tu abandonnais maintenant, tu ne trahirais pas seulement tes propres rêves, mais tu ferais mentir cet homme. Tu rendrais sa prophétie caduque. L’instituteur avait misé sur toi ; il avait engagé sa crédibilité de « prophète » sur tes épaules de gamin de Guercif. Ton échec aurait été le sien.

Soudain, la fatigue s’est muée en une colère froide et constructive. Tu as redressé le buste. Si l’effort était la condition de la récompense, alors tu doublerais l’effort. Tu travaillerais deux fois plus, tu dormirais deux fois moins. Ce n’était plus une question d’ambition, c’était une question d’honneur vis-à-vis de celui qui avait cru en toi avant que tu n’apprennes à croire en toi-même.

Dans ce bus de 2026, tu souris à ce souvenir. Ce jour-là, l’instituteur n’était plus à tes côtés physiquement, il n’était peut-être même plus de ce monde, mais son écriture sur ce vieux cahier était devenue une armure invisible. Il t’avait appris que la « misère » n’est pas une identité, mais une situation de départ, et que le seul véritable échec est de cesser de fournir l’effort qu’il avait prédit.

Tu regardes ton reflet dans la vitre de la hantise nocturne. Tu n’es plus l’élève, tu es le résultat de l’équation qu’il a posée il y a des décennies. L’architecte de l’ombre peut reposer en paix : sa bâtisse tient bon.

Dans ce bus de 2026, tu réalises que l’école était pour tes parents un monde parallèle, une abstraction presque irréelle face à l’urgence biologique du quotidien. Ils ne dédaignaient pas l’instruction, ils n’avaient simplement pas le luxe de la contempler.

​Le Pain de la Survie et l’Ignorance Sacrée

​Tu te revois, enfant, posté devant l’épicier du quartier à Guercif. Tes petits doigts serrent les quelques pièces que ton père t’a remises le matin même — le fruit de sa sueur de la veille. C’est un rituel de précision chirurgicale : 250 grammes de sucre, 50 grammes de thé, le pain nécessaire. Chaque gramme compte, chaque centime est un souffle de vie.

Le petit-déjeuner n’est pas un moment de plaisir, c’est une cérémonie de résistance. Vous êtes huit autour de cette table basse, une armée de petits estomacs que le pain de boulanger tente de tromper. Quand l’huile d’olive est là, c’est l’abondance. Cette huile, vous la savez chèrement acquise : tu revois ta mère, le dos courbé dans les oliveraies de Guercif, ramassant des fruits amers pour une misère — 1,50 dirham pour trente kilos de fatigue. Et quand l’huile manque, les olives noires qu’elle a préparées avec patience deviennent votre seul horizon.

Comment, dans ce contexte, imaginer ton père te demandant tes notes ? Pour lui, la réussite ne se mesurait pas sur une échelle de 0 à 10, mais en kilos de farine ou en nombre de pains ramenés au foyer. Il ne te demandait pas ce que tu avais appris, car il était trop occupé à apprendre au destin comment vous garder en vie un jour de plus.
​Tes parents étaient analphabètes, mais ils possédaient une science que les livres n’enseignent pas : celle du sacrifice absolu. Ils ne devinaient pas que tes cahiers de compositions étaient les actes de propriété de votre future dignité. Pour eux, l’école était une garderie de l’espoir, un endroit où vous étiez à l’abri pendant qu’ils menaient leur guerre contre la faim.

C’est là que réside le génie involontaire de ton enfance : tu as grandi dans un silence éducatif qui était, en réalité, le plus grand des soutiens. Ils ne contrôlaient pas tes devoirs, mais ils te garantissaient le droit d’avoir faim d’apprendre en te donnant ce morceau de pain trempé dans l’huile. Ils ne savaient pas que tu allais les sortir de là, car ils étaient trop occupés à ne pas vous laisser y sombrer.

Aujourd’hui, dans le bus, tu comprends que leur ignorance de ta réussite scolaire était leur plus beau cadeau. Ils ne t’ont pas mis la pression de réussir ; ils t’ont simplement montré ce qu’il en coûtait de vivre sans instruction. L’école était ton jardin secret, un espace de liberté que tu as défriché seul, tandis qu’eux montaient la garde devant la porte de la maison pour que la misère n’en brise pas le seuil.

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