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Les dimanches d’Aziz DAOUDA. L’Algérie contre le Maghreb : le prix d’une obsession géopolitique

Par : Aziz DAOUDA

Il faut parfois qu’une voix venue de l’intérieur de la région dise tout haut ce que beaucoup pensent tout bas. Moncef Marzouki, ancien président tunisien, l’a fait en mettant directement en cause la politique algérienne dans le blocage de la construction maghrébine.

Ses propos ne viennent ni de Rabat ni d’une capitale européenne, mais d’un ancien chef d’État tunisien qui a longtemps défendu l’idée d’un Maghreb libéré des rivalités héritées de la guerre froide. Dès 2020, il dénonçait déjà le rôle d’Alger dans le conflit du Sahara occidental et estimait que l’ensemble de la région payait le prix d’une politique sacrifiant son avenir à une question territoriale.

Cette accusation mérite mieux qu’une polémique entre Alger et Rabat. Elle pose une question essentielle : combien coûte au Maghreb l’affrontement permanent entre ses deux principales puissances ?

La réponse se mesure en croissance perdue, en emplois non créés et en générations privées d’avenir.

Les pays du Maghreb forment un espace de plus de 100 millions d’habitants, situé entre l’Europe et l’Afrique subsaharienne. La région dispose de ressources énergétiques, de phosphates, de minerais, d’un potentiel agricole et touristique considérable, ainsi que d’une proximité culturelle et linguistique exceptionnelle.

Et pourtant, elle demeure l’une des régions les moins intégrées de la planète.

Selon le FMI, le commerce intra- maghrébin représente moins de 5% du commerce total de la région, contre environ 16% en Afrique, 19% en Amérique latine, 51% en Asie et près de 70% en Europe.

L’Europe a transformé ses anciennes rivalités en interdépendances économiques. Le Maghreb a fait l’inverse : il a transformé ses frontières en murs.

Depuis 1994, la frontière terrestre entre l’Algérie et le Maroc est fermée. Deux peuples voisins, liés par l’histoire, les familles, les langues et les traditions, sont ainsi empêchés de commercer directement. Une marchandise marocaine destinée à l’Algérie peut même avoir plus de facilité à passer par l’Europe que par la frontière terrestre.

Le Sahara comme ligne de fracture

Il ne s’agit pas de nier la complexité juridique et historique du dossier du Sahara occidental. Les positions d’Alger et de Rabat sont connues, et les Nations unies continuent de rechercher une solution politique.
Mais le Sahara est devenu le principal théâtre de leur confrontation stratégique. L’Algérie invoque le droit à l’autodétermination et son soutien au « polisario ». Le Maroc considère qu’Alger est la véritable partie au conflit et que le « polisario » ne pourrait agir sans son appui. Alger sait que son positionnement est sans fondement mais taciturne, la tête dans le guidon, sans jamais lever la tête, elle campe sur sa position. Même les derniers développement n’ayant rien fait.

Quelle que soit l’appréciation portée sur ces arguments, le résultat est le même : le dossier saharien bloque toute dynamique maghrébine.

Le FMI identifie d’ailleurs les tensions algéro-marocaines parmi les principaux obstacles à l’intégration régionale. Il estime qu’une coopération accrue pourrait augmenter la croissance de long terme des pays du Maghreb d’environ un point de pourcentage en moyenne.

D’autres évaluations évoquent un coût de la non- intégration pouvant atteindre deux points de croissance annuelle. Même avec prudence, l’ordre de grandeur est considérable : à l’échelle des cinq pays, le manque à gagner se compterait en dizaines de milliards de dollars sur une décennie.

Une puissance contre son propre avenir

Le Maroc dispose de filières industrielles compétitives dans l’automobile, l’aéronautique, l’agroalimentaire et les engrais. L’Algérie possède un vaste marché intérieur et d’importantes ressources énergétiques. La Tunisie s’appuie sur un tissu industriel spécialisé, notamment dans les composants automobiles et électriques.

Ces économies pourraient former des chaînes de valeur régionales. Une pièce tunisienne pourrait être intégrée dans un véhicule marocain vendu en Algérie. Les ports, les réseaux électriques, les autoroutes et les infrastructures numériques pourraient être conçus à l’échelle du Maghreb.

La Banque mondiale rappelle que l’intégration régionale est essentielle pour industrialiser l’Afrique et faire émerger des chaînes de valeur capables de dépasser les frontières nationales.

Mais la politique algérienne continue de considérer le voisin comme un adversaire avant de le reconnaître comme un partenaire.

L’Algérie possède pourtant les moyens de changer la donne. Selon les données de SIPRI rapportées en 2026, ses dépenses militaires auraient atteint environ 25,4 milliards de dollars en 2025, soit 8,8% de son PIB. Ce choix peut être justifié au nom de la sécurité nationale. Mais une question demeure : quelle menace impose à deux pays frères de consacrer autant de ressources à se regarder comme des ennemis ?
Pendant que les budgets militaires augmentent, les frontières restent fermées et les jeunes Maghrébins cherchent ailleurs les opportunités que leur région ne leur offre pas.

Le prix du temps perdu

L’Algérie est elle-même victime de cette stratégie. Son économie demeure fortement dépendante des hydrocarbures. Elle aurait besoin de débouchés, de partenaires industriels et d’un marché régional pour diversifier sa production et préparer l’après- pétrole.

Elle pourrait vendre davantage de gaz et d’électricité à ses voisins, développer sa pétrochimie, exporter des produits agricoles et industriels et devenir un pont entre la Méditerranée et le Sahel.

Mais cela supposerait de considérer le Maroc comme un partenaire économique plutôt que comme un rival stratégique.

L’Europe a montré que la paix pouvait se construire en créant d’abord des intérêts communs. Le commerce produit de l’interdépendance ; l’interdépendance rend le conflit plus coûteux ; les intérêts partagés finissent par transformer la politique.

Le Maghreb a choisi le chemin inverse. Il a laissé la rivalité politique détruire l’interdépendance économique.

Le véritable drame n’est donc pas seulement le PIB perdu. C’est le temps perdu : plusieurs générations dans une région où il est parfois plus facile de rejoindre l’Europe que le pays voisin.

Le conflit algéro-marocain est devenu une taxe invisible payée par des dizaines de millions de Maghrébins.

Il est temps de changer de logiciel. Le Maghreb est plus grand que le conflit du Sahara. L’Algérie, le Maroc, la Tunisie, la Libye et la Mauritanie ont infiniment plus à gagner ensemble qu’à perdre séparément.
Le véritable ennemi de la région n’est pas le voisin. C’est le sous-développement.

Et le véritable scandale n’est peut-être pas que le Maghreb soit pauvre, mais qu’il le soit alors qu’il a tout pour devenir riche.

L’obsession algérienne doit cesser. Le peuple algérien doit le comprendre il en est le plus grand perdant, manquant de l’élémentaire, du vital, dans sa vie de tous les jours.

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