
Par: Aziz DAOUDA

Depuis un demi-siècle, la question du Sahara dépasse largement, en Algérie, le cadre du simple dossier de politique étrangère. C’est la boussole idéologique du pouvoir, voire une question existentielle pour l’État algérien.
Une interrogation demeure pourtant : combien de temps encore les Algériens devront-ils attendre que leur propre développement devienne la priorité absolue du pays ?
L’Algérie dispose de ressources énergétiques considérables, d’un vaste territoire, d’une population jeune et d’atouts qui pourraient en faire l’une des grandes puissances économiques de la Méditerranée et de l’Afrique. Pourtant, une part considérable de son énergie politique reste mobilisée par la confrontation diplomatique et géopolitique avec le Maroc.
Pourquoi ? Parce que le Sahara est devenu, pour le système politique algérien, bien davantage qu’un enjeu extérieur. Il alimente un récit qui permet d’affirmer une posture de puissance, de mobiliser le nationalisme et d’entretenir la figure commode de l’ennemi extérieur.
Le mécanisme est connu : lorsqu’un pouvoir peine à répondre aux attentes de sa population, il peut être tenté de déplacer le regard vers l’extérieur. Le Maroc devient alors le bouc émissaire idéal.
Difficultés économiques ? Le Maroc n’est jamais très loin.
Tensions régionales ? Le Maroc.
Enjeux sécuritaires ? Le Maroc encore, souvent associé à Israël et à l’impérialisme occidental. Une rhétorique devenue presque automatique.
Cette stratégie prospère parce qu’elle réduit des problèmes complexes à un récit simple : nous sommes menacés, donc nous devons nous unir derrière le pouvoir.
Les slogans, hélas, ne nourrissent pas. Ils ne créent ni emplois ni biens essentiels, ne construisent pas d’usines et ne transforment pas les ressources naturelles en prospérité durable.
L’Algérie possède les moyens de faire beaucoup mieux. Sa priorité devrait être de réduire sa dépendance aux hydrocarbures, de développer une industrie compétitive, d’attirer l’investissement privé, de moderniser l’agriculture, de stimuler le tourisme et de bâtir des chaînes de valeur capables de transformer l’énergie de sa jeunesse en avantage économique.
Cela suppose des réformes. Or, les réformes ont une caractéristique difficilement compatible avec les systèmes fermés : elles redistribuent les pouvoirs, remettent en cause les rentes et exigent davantage de transparence.
Depuis l’indépendance, l’armée occupe une place singulière dans le système algérien. Son influence sur la vie politique, institutionnelle et économique est une réalité largement documentée. Les rapports entre pouvoir civil, appareil militaire, administration et secteurs stratégiques constituent l’une des clés de lecture de l’Algérie contemporaine, encore imprégnée d’un imaginaire révolutionnaire et étatiste.
Lorsqu’un système concentre durablement le pouvoir, limite les contre-pouvoirs et protège certains intérêts économiques, il tend à privilégier sa propre préservation plutôt que la transformation du pays. C’est précisément dans ce contexte que la question saharienne devient politiquement utile.
Elle permet au pouvoir de se présenter comme le défenseur intransigeant d’un principe international et donne une cohérence à une politique étrangère largement structurée par la rivalité avec le Maroc.
Surtout, elle transforme un conflit régional en enjeu patriotique intérieur. Celui qui critique la ligne officielle peut alors être accusé de fragiliser la nation ; celui qui réclame davantage de libertés, de servir des intérêts étrangers ; celui qui conteste certaines orientations, de menacer la sécurité nationale. Le patriotisme devient ainsi un instrument de contrôle politique.
Le problème n’est pas que l’Algérie défende une position différente de celle du Maroc sur le Sahara. Il commence lorsque la politique étrangère devient une justification permanente de l’immobilisme intérieur.
Or, que demande d’abord la population ? Une vie meilleure : un emploi, un logement, des services publics efficaces, des produits disponibles, des infrastructures de qualité, une administration au service du citoyen, une justice indépendante, une presse libre et une économie capable de créer autre chose que des emplois administratifs ou dépendants de la rente.
Voilà ce qui devrait être au cœur de toute politique nationale.
La Palestine est une cause légitime, et le peuple palestinien mérite soutien et solidarité. C’est également un dossier international réel, qui doit être traité dans le cadre du droit international. Aucune cause extérieure ne devrait servir de substitut au développement national. Un État ne peut nourrir indéfiniment sa population de géopolitique.
L’Algérie pourrait devenir une grande puissance économique africaine. Ses hydrocarbures pourraient financer non seulement les importations, mais aussi la transition vers une économie productive. Cela exige un choix : faire passer l’économie réelle avant la géopolitique permanente.
L’Algérie a parfaitement le droit de disposer d’une armée forte. La véritable question est de savoir si cette puissance doit être une fin en soi ou un moyen au service d’un État prospère.
Une armée puissante ne remplace pas une économie productive. Les dépenses de défense ne remplacent ni les entreprises innovantes, ni la compétitivité, ni la qualité de vie. Les discours nationalistes ne peuvent compenser les insuffisances structurelles, pas plus que des statistiques flatteuses ne remplacent la réalité vécue par les citoyens.
Y a-t-il encore un espoir ?
Oui, mais sans doute pas à court terme.
Les systèmes politiques renoncent rarement aux récits qui ont contribué à leur légitimation. Lorsqu’une architecture diplomatique, médiatique et sécuritaire s’est construite autour d’un conflit, admettre que celui-ci ne peut rester éternellement au centre de la politique nationale devient particulièrement difficile.
Le changement pourrait commencer lorsqu’une nouvelle génération de responsables comprendra que la grandeur de l’Algérie ne résidera pas dans sa capacité à entretenir indéfiniment une confrontation avec son voisin, mais dans sa capacité à faire de ses ressources, de son territoire et de sa jeunesse les fondements d’une économie moderne et compétitive.
Elle se mesurera à la liberté de sa presse, à la qualité de ses universités, à la performance de ses entreprises, à l’efficacité de ses infrastructures, à la solidité de ses hôpitaux, à ses exportations et, surtout, à la confiance de ses citoyens.
Le jeune Algérien doit pouvoir regarder l’avenir sans considérer l’émigration comme son seul horizon.
Le jour où le pouvoir algérien fera ce choix, il gagnera ce que les slogans ne peuvent offrir : un pays réellement puissant parce que réellement prospère.
Quant au Maroc, il devrait cesser d’être présenté comme une obsession permanente. Il devrait redevenir ce qu’il est : un voisin, un concurrent parfois, un partenaire possible, mais certainement pas la justification éternelle de l’immobilisme obsessionnel. Le Sahara est bien marocain.



