
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
À l’approche de chaque scrutin, les Marocains convoquent les gloires de leur histoire. Mais cette convocation reste souvent purement formelle, tandis que les âmes authentiques des martyrs s’effacent derrière le voile d’un discours politique usé. Dans la perspective des élections législatives du 23 septembre 2026, où 27 partis politiques s’affrontent, la question épineuse refait surface : où sont aujourd’hui les héritiers de Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi et de Mouha Ou Hammou Zayani, ceux qui ont sacrifié leur bien le plus précieux pour libérer la patrie, alors que d’autres se disputent les postes gouvernementaux et les sièges parlementaires à coups d’argent et de promesses mensongères ?
Chapitre I : L’épopée d’Anwal… quand les Rifains écrivaient l’histoire.
Le 21 juillet 1921, le Maroc inscrivait l’une de ses plus grandes victoires militaires, lorsque les résistants et moudjahidines marocains, sous la conduite du héros Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi, infligeaient une défaite écrasante aux troupes d’occupation espagnoles commandées par le général Silvestre. La bataille d’Anwal ne fut pas un simple affrontement militaire ; elle fut, comme l’ont décrite les historiens, « le coup de grâce porté aux forces étrangères ».

Le mouvement de libération d’El Khattabi se distinguait par « la précision et la perfection de son organisation, sa capacité de rassemblement, sa planification méticuleuse et la qualité de son exécution ». Ce leader charismatique parvint à sortir la résistance du cadre tribal étroit pour en faire un mouvement de libération nationale englobant l’ensemble des régions du Nord. Grâce à ses techniques avancées de guérilla, il contraignit le général Silvestre à la retraite et à la déroute, avant que les moudjahidines ne le poursuivent et ne lui infligent des pertes colossales.
La grande ironie veut que ce héros, qui anéantit toute une armée espagnole et fit face à une coalition colonialiste franco-espagnole, ait rendu l’âme loin de la patrie pour laquelle il avait tout sacrifié. Il a défendu le sol national avec un courage et une bravoure inégalés, mais n’a trouvé pour finir que l’exil, tandis que les hommes politiques d’aujourd’hui se précipitent vers leurs postes et leurs privilèges.
Chapitre II : La bataille d’El Hri… quand les Amazighs ébranlaient le trône de France.
Le 13 novembre 1914, sur le terrain d’El Hri, à Khénifra, l’armée française essuyait sa première grande défaite dans l’une de ses colonies africaines. Cette bataille légendaire fut menée par le héros Mouha Ou Hammou Zayani, décrit par les sources historiques comme une « figure emblématique de la résistance » et le « rassembleur des tribus zayanes du Moyen-Atlas ».

Les pertes françaises furent effroyables : 33 officiers tués, 580 soldats tués, 176 blessés, sans compter la capture de trois pièces d’artillerie lourde, de dix mitrailleuses et d’un grand nombre de fusils. Les pertes ne s’arrêtèrent pas là ; le Zayani poursuivit le combat, opposant avec une troupe de 3 000 moudjahidines à l’offensive du colonel Deucalès venant de Tadla, lui infligeant d’autres pertes humaines et matérielles. Le général Guillaume reconnut lui-même que les troupes françaises « n’avaient jamais subi, en Afrique du Nord, une défaite aussi foudroyante ».
Mais le destin de ce héros fut tragique : il tomba en martyr sous les balles d’une compagnie française commandée par l’un de ses propres fils, que la France avait manipulé et retourné contre lui. C’est l’une des plus cruelles ironies de l’histoire, lorsque le fils est utilisé comme une arme contre son père résistant, résumant à lui seul la trahison coloniale de toutes les valeurs humaines.
Chapitre III : De l’abnégation suprême au trafic d’influence.
Aujourd’hui, des décennies après l’indépendance, le paysage politique est radicalement différent. À l’approche des élections législatives du 23 septembre 2026, le « mercato politique » en cours révèle le visage opportuniste de la politique marocaine, « où le clientélisme prime sur les principes, tandis que la voix de l’intérêt particulier, bien loin des préoccupations citoyennes, s’élève toujours plus fort ».
Les figures politiques qui disposent de « réservoirs électoraux », accumulés au fil des années de réseaux d’influence et d’intérêts croisés, « n’hésitent pas à les utiliser comme monnaie d’échange et de marchandage avec des partis multiples, en quête d’investitures ». Certains « marchands d’élections » n’hésitent d’ailleurs plus à « tâter le pouls du marché politique » pour savoir de quel côté penche la balance des suffrages avant de fixer définitivement leur position.
Dans ce contexte, les craintes s’amplifient quant au retour des pratiques de corruption électorale, et tout particulièrement de l’achat de voix, qui suscite une vive controverse dans les milieux partisans et associatifs. Les réseaux de corruption et de rente prospèrent, alors que de nombreux observateurs affirment que la crise que traverse le Maroc est avant tout « une crise de la structure politique, qui ne cesse de reproduire l’autoritarisme et la corruption ».
Chapitre IV : La comparaison – les leçons du passé et les avertissements pour le présent.
Si l’on observe la comparaison entre ces deux figures légendaires et les opportunistes d’aujourd’hui, des différences fondamentales apparaissent :
Premièrement : la motivation. El Khattabi et le Zayani ont combattu pour libérer le territoire et préserver la dignité, et ils ont payé de leur vie ce combat. Aujourd’hui, l’obsession première de nombreux concurrents est « d’accéder aux hautes fonctions gouvernementales ou aux institutions élues par l’argent et les promesses fallacieuses, afin d’exploiter leurs positions pour s’enrichir indûment et se désintéresser de l’intérêt général ».
Deuxièmement : l’appartenance. Ces deux hommes étaient des modèles de leadership authentique, profondément enraciné dans ses tribus. Mouha Ou Hammou Zayani avait su unifier les tribus Zayanes et leurs alliés amazighs, tandis qu’El Khattabi avait fédéré l’ensemble des régions du Nord. Aujourd’hui, « l’errance politique entre les partis résume à elle seule les maux de la démocratie marocaine », où les personnalités changent de peau politique « en un clin d’œil, passant d’un parti à l’autre avec une facilité déconcertante, comme si les différences idéologiques et les références programmatiques n’existaient pas ».
Troisièmement : l’héritage. El Khattabi et le Zayani ont laissé un héritage de sacrifice et d’héroïsme que les Marocains célèbrent à chaque commémoration. Quant aux opportunistes, leur héritage ne sera que des chiffres dans les dossiers de la corruption et des listes d’attente de la justice.
Conclusion : Le Maroc a besoin d’hommes, non de marchands.
Le Maroc a besoin d’hommes tels que Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi et Mouha Ou Hammou Zayani, non pour reproduire leurs combats, mais pour s’inspirer de leur esprit de sacrifice, d’abnégation et d’intégrité. La conjoncture actuelle, où se bousculent de nombreux opportunistes répartis entre 27 partis politiques, impose une réflexion sérieuse et profonde.
Comme le disait le leader Mohammed Ben Abdelkrim El Khattabi en rendant hommage à Mouha Ou Hammou Zayani : « Le martyre de cet illustre savant a coïncidé avec le martyre de toute une nation : la nation marocaine. » Et si ces paroles exprimaient alors le drame de la perte d’un héros, elles portent aujourd’hui un avertissement : le martyre des valeurs peut être plus dangereux que le martyre des corps.
L’espoir demeure dans la conscience de l’électeur marocain, qui observe désormais des politiciens « négocier avec leurs propres partis pour obtenir une décision d’exclusion, afin de pouvoir se présenter sous d’autres étiquettes, ne cherchant qu’à conserver leurs postes ». La question n’est donc pas simplement électorale, mais bien un référendum sur l’identité même de la politique marocaine : restera-t-elle fidèle aux sacrifices des pères, ou se transformera-t-elle en un vaste bazar où se négocient les intérêts personnels ?
