ACTUALITÉSOCIÉTÉ

Meknès sans autobus : un mois de paralysie, le révélateur d’une crise de gouvernance

Par : Mohamed KHOUKHCHANI *

Voilà bientôt un mois que les autobus ont disparu des rues de Meknès. Derrière cette interruption prolongée du transport urbain se cache une réalité plus profonde qu’un simple conflit social : c’est toute la chaîne de gouvernance locale qui est aujourd’hui mise à l’épreuve.

Chaque jour, des milliers de citoyens – travailleurs, fonctionnaires, employés du secteur privé, patients, personnes âgées, visiteurs et habitants des quartiers périphériques – affrontent les mêmes difficultés. Certains parcourent plusieurs kilomètres à pied, d’autres consacrent une part croissante de leurs revenus aux taxis ou à des moyens de transport informels. Les retards s’accumulent, les rendez-vous sont manqués et la vie quotidienne devient un véritable parcours du combattant.

Le transport public n’est pas un luxe. C’est un service public essentiel. Lorsqu’il s’interrompt pendant plusieurs semaines, ce n’est pas seulement la mobilité qui est affectée : c’est l’accès au travail, aux soins, aux services administratifs, aux activités économiques et à la vie sociale qui est compromis.

Une crise qui n’est pas un cas isolé.

Ce qui se déroule aujourd’hui à Meknès rappelle fortement un précédent récent survenu à Fès. Début 2025, le groupe City Bus Transport, délégataire du transport urbain dans plusieurs villes marocaines, avait été confronté à une grave crise sociale. Les salariés dénonçaient notamment des retards dans le paiement des salaires ainsi que des manquements relatifs aux déclarations à la Caisse nationale de sécurité sociale. À cette crise sociale se sont ajoutés plusieurs incidents, dont un grave accident et des incendies d’autobus, conduisant finalement à la résiliation anticipée du contrat de gestion déléguée par les autorités locales.

Ce précédent démontre que la situation observée aujourd’hui à Meknès ne constitue pas un incident isolé. Elle peut être interprétée comme le symptôme de fragilités structurelles affectant le modèle d’exploitation du groupe dans plusieurs de ses concessions au Maroc.

Pourquoi la situation devient-elle préoccupante ?

Plusieurs éléments appellent une vigilance particulière.

D’abord, le fait que le contrat de gestion déléguée soit théoriquement valable jusqu’en 2027 ne constitue nullement une garantie de stabilité. L’expérience de Fès montre qu’un contrat peut être résilié avant son terme lorsque le délégataire n’est plus en mesure d’assurer la continuité normale du service public.

Ensuite, les informations faisant état de plusieurs mois d’arriérés de salaires constituent un signal d’alarme majeur. Plus une crise sociale se prolonge, plus le climat de confiance entre les salariés et la direction se dégrade, rendant toute reprise du service plus difficile.

Enfin, cette crise dépasse désormais le cadre des relations entre l’entreprise et ses employés. Elle engage pleinement la responsabilité de l’autorité délégante, qu’il s’agisse de la commune ou du groupement de collectivités signataire du contrat. C’est à cette autorité qu’il appartient de contrôler l’exécution des obligations contractuelles, d’engager les procédures prévues en cas de manquement, de favoriser une médiation efficace et, si nécessaire, d’envisager des mesures exceptionnelles afin de préserver la continuité du service public.

Une gouvernance mise à l’épreuve.

Cette crise soulève plusieurs interrogations fondamentales.

Comment une ville de l’importance de Meknès peut-elle rester si longtemps privée de son principal moyen de transport collectif ? Pourquoi les mécanismes de prévention, de médiation et de règlement des conflits n’ont-ils pas permis d’éviter cette situation ? Qui assume aujourd’hui la responsabilité politique, administrative et contractuelle de cette paralysie ?

Dans un contrat de gestion déléguée, les responsabilités sont certes partagées entre l’entreprise exploitante, l’autorité délégante et les services de contrôle de l’État. Mais, pour le citoyen, une seule réalité prévaut : le service public ne fonctionne plus.

Les travailleurs ont le droit de défendre leurs revendications légitimes. L’entreprise est tenue de respecter ses engagements envers ses salariés comme envers l’autorité délégante. Les pouvoirs publics ont, quant à eux, l’obligation de garantir la continuité d’un service public essentiel. Aucun de ces impératifs ne peut être sacrifié.

Une réforme devenue indispensable.

Au-delà de l’urgence, cette crise révèle les limites d’un modèle de gestion qui peine à concilier viabilité économique, qualité du service, respect des droits des travailleurs et protection des usagers.

Elle invite à une réflexion nationale sur les conditions d’attribution, de suivi et de contrôle des contrats de gestion déléguée du transport urbain. Les collectivités territoriales doivent disposer de mécanismes d’alerte précoce, de contrôle plus rigoureux et de solutions de substitution capables d’assurer la continuité du service en cas de défaillance du délégataire.

Les habitants de Meknès n’attendent ni un échange d’accusations ni un renvoi des responsabilités. Ils attendent des réponses claires sur les causes de cette crise, un calendrier crédible de reprise du service et des garanties concrètes pour que cette situation ne se reproduise plus.

Car une ville qui ne parvient plus à assurer la mobilité de ses habitants voit progressivement s’affaiblir son attractivité économique, sa cohésion sociale et la confiance de ses citoyens envers les institutions.

Il est temps que Meknès retrouve ses autobus. Mais il est surtout temps que cette crise serve de déclencheur pour une réforme profonde de la gouvernance des services publics locaux. Une ville moderne ne se mesure pas uniquement à ses infrastructures ; elle se juge aussi à sa capacité à garantir, en toutes circonstances, la continuité, la qualité et la fiabilité des services essentiels qu’elle doit à ses citoyens.
◇◇◇◇◇◇◇

* Observateur des politiques publiques et des dynamiques de gouvernance territoriale au Maroc.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci