
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le Maroc s’achemine-t-il vers un monopole au détriment du pluralisme ?
Dans une décision qui a provoqué une vague d’indignation dans les milieux professionnels, le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a surpris les acteurs du secteur avec de nouvelles conditions d’accès à l’aide publique. La Fédération marocaine des éditeurs de journaux qualifie ces conditions de « surréalistes ». Outre le fait d’avoir pris cette décision de manière unilatérale sans consultation préalable, le ministère exige désormais que chaque petite entreprise de presse ou entreprise régionale dispose de cinq cartes de journalistes professionnels en plus du directeur de la publication (1+5). Concrètement, cette mesure exclut des dizaines de titres régionaux et locaux qui peinent déjà à survivre face à la rareté des ressources et à un environnement économique défavorable.
Mais la question fondamentale qui s’impose aujourd’hui est la suivante : où se situe le Maroc par rapport au modèle démocratique qui régit les relations entre la presse et la puissance publique dans la plupart des pays développés ?
Les écarts par rapport au modèle démocratique.
Premièrement : le principe de dialogue et de concertation.
Dans les démocraties avancées, les politiques de soutien public à la presse sont élaborées après un large débat sociétal associant éditeurs, journalistes et société civile. Au Maroc, le ministère a au contraire agi seul, sans aucune concertation, comme si le secteur des médias n’était qu’une simple administration régie par des décisions individuelles et arbitraires.
Deuxièmement : l’indépendance dans la distribution des aides.
Dans les modèles démocratiques (France, Allemagne, pays scandinaves), des instances indépendantes distribuent les subventions selon des critères transparents et objectifs, hors de portée des humeurs ministérielles ou des intérêts de certains lobbys. Dans l’expérience marocaine, le communiqué accuse le ministère de chercher « le contrôle et l’hégémonie » sur les budgets d’aide publique au profit d’un lobby bien identifié, renforçant ainsi le monopole au détriment du pluralisme.
Troisièmement : la protection de la presse régionale et locale.
La presse régionale constitue un pilier essentiel du pluralisme médiatique, car elle rend compte des préoccupations des citoyens hors des grands centres urbains. En Suède, au Royaume-Uni et au Canada, l’État accorde une aide supplémentaire aux petits médias régionaux, consciente de leur rôle dans la consolidation de la démocratie locale. Les nouvelles conditions marocaines aboutiront, selon le communiqué, à « la faillite de dizaines d’entreprises régionales, au licenciement de centaines de salariés et à la disparition de tout journal régional dans plusieurs régions du Royaume ».
Quatrièmement : le critère du pluralisme, non celui du volume d’affaires.
Les lois démocratiques soutiennent la presse pour développer le pluralisme et encourager la lecture, non pour favoriser le commerce et le chiffre d’affaires. Or, le ministère – toujours selon la Fédération – a insisté pour « substituer l’objectif de développement de la lecture par le critère du volume d’affaires afin de développer le commerce », un changement inquiétant qui vide l’aide publique de sa philosophie fondamentale.
La crise de confiance et la commission provisoire.
Ce qui inquiète le plus, c’est le blocage de la délivrance des cartes professionnelles par la commission provisoire du Conseil national de la presse, en raison de « scandales » et de dysfonctionnements évoqués dans le communiqué. Comment le ministère peut-il exiger de nouvelles cartes alors que l’institution censée les délivrer est paralysée ? Cette contradiction place le ministère « en position de suspicion » et ouvre la voie à des interprétations politiques sur une éventuelle volonté d’exclure les entreprises non alignées.
Voies de sortie de crise.
Pour que le Maroc rejoigne le modèle démocratique dans sa relation entre la presse et la puissance publique, la Fédération et les observateurs proposent les mesures suivantes :
1. Ouvrir un véritable dialogue avec les organisations professionnelles, en particulier la Fédération marocaine des éditeurs de journaux, afin d’établir des critères d’aide justes et transparents.
2. Supprimer le critère du volume d’affaires et du nombre de cartes, et revenir à l’esprit de l’article 7 de la loi sur la presse et l’édition, qui met l’accent sur le développement de la lecture, le pluralisme et le soutien aux ressources humaines.
3. Résoudre l’impasse de la commission provisoire du Conseil national de la presse et rendre pleinement opérationnelle l’instance d’autorégulation dans l’indépendance.
4. Prendre en compte la spécificité de la presse régionale en mettant en place des programmes d’aide spécifiques qui ne l’excluent pas faute de disposer des moyens des grands groupes.
5. Cesser la « fuite en avant » et ne pas faire adopter des lois cruciales dans les derniers mois de la mandature gouvernementale sans consensus national.
Conclusion.
Une presse libre et pluraliste n’est pas un luxe : elle est un pilier essentiel de toute démocratie véritable. Lorsque le ministère de tutelle se transforme en instrument d’hégémonie sur le secteur par des critères exclusifs, et lorsque l’objectif de pluralisme est remplacé par une obsession de contrôle des budgets, c’est l’ensemble du paysage médiatique qui se trouve menacé. Il est temps de faire évoluer la relation entre la presse et le ministère de tuelle, du modèle de « contrôle et de rente » vers celui du « dialogue et de l’indépendance », à l’instar de ce qui se pratique dans les démocraties. Les décisions arbitraires et exclusives ne serviront que les lobbies du monopole, au détriment de la diversité régionale et de l’avenir de la démocratie marocaine.





