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Freetown, ou le coup de grâce à l’illusion d’Alger

Par: ALLAL KHEIREDDINE

Par: ALLAL KHEIREDDINE

Il est des signatures qui valent des traités de géopolitique entiers. Celle apposée le 19 juillet 2026 à Freetown par les chefs d’État de la CEDEAO, entérinant l’Accord intergouvernemental du Gazoduc Africain Atlantique Nigeria-Maroc, est de celles-là. Près de 6 800 kilomètres d’acier le long de la façade atlantique, treize pays traversés, trente milliards de mètres cubes de gaz par an, une société de projet à Casablanca, une autorité de gouvernance à Abuja : ce qui n’était en 2016 qu’une vision partagée entre le Roi Mohammed VI et le président Buhari devient aujourd’hui un projet panafricain, porté collectivement par toute l’Afrique de l’Ouest. Et ce gazoduc, faut-il le rappeler, longera les provinces du Sud du Royaume — ce Sahara marocain dont certains, à Alger, avaient fait le tombeau de leurs ambitions et qui devient, ironie de l’Histoire, le corridor énergétique de tout un continent.

Pour mesurer la portée de Freetown, il faut revenir cinq ans en arrière. Le 31 octobre 2021, le pouvoir algérien décidait de ne pas renouveler le contrat du Gazoduc Maghreb-Europe, qui acheminait depuis 1996 le gaz algérien vers l’Espagne à travers le territoire marocain. Le calcul était limpide : priver le Royaume de ses redevances de transit et de son approvisionnement, l’asphyxier, le contraindre. On espérait, à Alger, mettre le Maroc à genoux. C’était méconnaître une constante de l’histoire marocaine : chaque tentative d’étranglement y a toujours produit un sursaut. Cinq ans plus tard, le bilan est sans appel. Le GME, inversé, alimente désormais le Maroc en gaz depuis l’Espagne ; et c’est vers ce même GME que convergera demain le gaz nigérian, transformant le Royaume en plaque tournante énergétique entre l’Afrique atlantique et l’Europe. L’arme que l’on croyait braquée sur Rabat s’est retournée contre son auteur.

Comment un État doté de telles ressources en est-il arrivé à cette succession d’impasses ? La science politique offre ici une clé de lecture que la psychanalyse a léguée aux relations internationales : celle de la blessure narcissique. Elle remonte à octobre 1963, à cette guerre des Sables où la jeune armée algérienne, auréolée du prestige de la guerre de libération, se heurta aux Forces armées royales. De cette confrontation fondatrice, le régime algérien a tiré non pas une leçon, mais un traumatisme : la hantise d’un voisin qui refuse de s’effacer. Les spécialistes du Maghreb l’ont abondamment documenté : la rivalité avec le Maroc n’est pas, pour le système algérien, une politique étrangère parmi d’autres ; elle est un principe de légitimation interne, un ciment idéologique qui soude un appareil militaro-politique en mal de projet. D’où cette fuite en avant permanente : puisque l’on ne peut égaler, on entrave ; puisque l’on ne peut construire, on brûle.

Car c’est bien une politique de la terre brûlée qui s’est déployée depuis 2021, avec une constance qui confine à la méthode. Rupture unilatérale des relations diplomatiques en août 2021. Fermeture de l’espace aérien aux appareils marocains. Sabordage du GME. Paralysie définitive de l’Union du Maghreb Arabe, dont le coût pour les peuples de la région se chiffre en points de croissance perdus chaque année. Financement ininterrompu d’un séparatisme que la communauté internationale abandonne résolution après résolution. Et, pour couronner l’ensemble, la relance précipitée d’un gazoduc transsaharien concurrent, censé relier le Nigeria à l’Algérie à travers un Sahel dont Alger s’est aliéné les capitales une à une ; projet dont chacun constate qu’il demeure, des années après ses annonces tonitruantes, à l’état de communiqué.

Pendant ce temps, la diplomatie marocaine engrangeait. Reconnaissance américaine de la souveraineté sur le Sahara en 2020, ralliement espagnol en 2022, français en 2024, britannique ensuite, jusqu’à cette résolution du Conseil de sécurité consacrant le plan d’autonomie comme base des négociations. L’Initiative Royale Atlantique offrait aux États du Sahel un accès à l’océan que leur voisin du nord leur avait toujours refusé en actes. Et voici que quinze chefs d’État ouest-africains, réunis à Freetown, apposent leur signature au bas d’un projet dont le tracé même — atlantique, marocain, sahraoui — constitue un verdict géopolitique. On n’a pas seulement contourné l’Algérie : on a cessé de la penser comme incontournable. C’est là, sans doute, la blessure la plus profonde.

Que reste-t-il alors à ce pouvoir ? La question mérite d’être posée avec gravité, et sans triomphalisme aucun, car elle engage la stabilité de toute une région. Un régime qui a fait de l’hostilité au Maroc sa raison d’être ne dispose plus, après tant d’échecs, que de deux issues : la révision ou la surenchère. Et c’est ici que l’inquiétude doit tempérer la satisfaction. L’Histoire enseigne que les systèmes acculés à des désillusions répétées ne se réforment pas toujours ; ils se radicalisent parfois, et les logiques de fuite en avant, poussées à leur terme, peuvent conduire à l’irréparable. Une provocation de trop, un incident frontalier instrumentalisé, un geste désespéré pour ressouder l’intérieur autour d’un ennemi extérieur : voilà le scénario que nul, au Maroc comme ailleurs, ne souhaite voir advenir.

C’est pourquoi il faut le dire clairement : le peuple algérien n’est pas notre adversaire, il est la première victime de cette obsession. Ce grand peuple, frère par la langue, la foi, l’histoire et le sang mêlé des frontières, mérite mieux que de voir sa rente gazière dilapidée en rivalités stériles pendant que sa jeunesse prend la mer. N’existe-t-il pas, au sein des élites algériennes ; dans l’université, l’entreprise, la diplomatie, voire dans les rangs mêmes de l’institution militaire — des personnalités lucides et pragmatiques, capables de mesurer le coût exorbitant de cette hémorragie morale et géopolitique ? Des voix qui oseraient dire que la grandeur de l’Algérie ne se construira jamais contre le Maroc, mais avec lui ; que le Maghreb des peuples attend depuis un demi-siècle que ses dirigeants soient à sa hauteur ?

La main marocaine, elle, demeure tendue, les discours royaux l’ont répété avec une constance que nul ne peut contester. Freetown n’est pas une revanche : c’est une démonstration. Celle qu’il existe deux manières d’habiter l’Histoire : la construire ou la subir. Le gazoduc atlantique avancera, avec ou sans le consentement d’Alger. La seule question qui vaille désormais est de savoir si l’Algérie choisira, enfin, de monter dans le train du siècle, ou de rester sur le quai à maudire la locomotive.

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