
Par: Chakib HALLAK

Dans notre précédent article, « Coran : qui fabrique ses lectures ? », nous avons exploré une question décisive : le sens du texte coranique est-il immuable ou façonné par ses interprètes ? En déconstruisant l’idée d’une vérité « prête à l’emploi », nous avons démontré que le texte est une structure ouverte dont le sens émerge d’une interaction entre l’Émetteur (le divin), le Support (le texte) et le Récepteur (l’humain).
Nous avons ainsi souligné que le lecteur ne vient jamais au texte « nu » ; il y projette sa culture, ses préjugés et ses ambitions politiques, participant activement à la « fabrication » de la lecture. En déplaçant ainsi le curseur du dogme vers l’usage, il apparaît que les dérives violentes ne sont pas une émanation directe du Coran, mais le fruit des subjectivités qui le mobilisent.
Le présent article s’inscrit dans le prolongement de cette réflexion en examinant la mécanique profonde de cette construction : le langage. Car si les lectures sont façonnées, elles s’élaborent d’abord sur le terreau des mots et de leurs glissements sémantiques. À travers l’analyse du terme Al-Irhāb, trop souvent confondu avec Al-Ir’āb dans le discours contemporain, nous explorerons comment une simple approximation linguistique peut engendrer des contresens aux conséquences politiques et sécuritaires majeures.
L’étymologie au service de la précision : le concept d’Al-Irhāb.
Le point de rupture dans le débat actuel tient à une nuance sémantique essentielle, mais trop souvent négligée. Il convient, dès l’abord, de distinguer le terme originel employé dans le verset, Al-Irhāb (الإرهاب – l’intimidation/dissuasion), du terme Al-Ir’āb (الإرعاب – le terrorisme- racine du mot -R-’A-B (ر ع ب) ), devenu la norme sémantique dans le discours politique contemporain. Cette confusion, bien que courante, occulte la dimension stratégique et défensive initialement portée par la racine R-H-B.
Si le terme moderne Al-Irhāb est aujourd’hui quasi systématiquement assimilé au « terrorisme » dans le langage courant, la racine coranique — issue du radical R-H-B — renvoie en réalité à une dynamique sensiblement différente : celle d’une crainte empreinte de révérence, ou d’une intimidation à visée dissuasive.
Le verset fréquemment invoqué dans ce contexte s’inscrit précisément dans une logique de préparation militaire orientée vers la prévention du conflit : « Préparez contre eux toute la force que vous pouvez, ainsi que des chevaux prêts au combat, afin d’effrayer (turhibūna) l’ennemi de Dieu et votre ennemi… » (Sourate Al-Anfâl, 60).
Le terme clé, turhibūna (تُرْهِبُونَ), dérive directement de la racine R-H-B (ر ه ب), laquelle exprime originellement une crainte mêlée de respect. Il ne s’agit pas d’un appel à la violence aveugle, mais d’une posture de « force tranquille » destinée à fixer une limite psychologique à l’adversaire. Il est d’ailleurs significatif de noter que le substantif Rahbān (les moines) partage cette même racine : le moine est celui qui se retire du monde par crainte révérencielle de Dieu, vivant dans une forme d’intimidation spirituelle face à la transcendance. Il s’agit donc d’une « peur qui construit » (la piété).
En conclusion, replacé dans son contexte historique et linguistique, ce verset ne saurait être assimilé au terrorisme au sens politique moderne — caractérisé par une violence intentionnelle contre les populations civiles. Il s’apparente bien davantage à la doctrine de la « Paix par la force », où l’ostentation de la puissance sert de rempart pour garantir l’intégrité de la cité.
Toutefois, cette analogie avec la dissuasion moderne doit être maniée avec prudence : il ne s’agit pas d’une équivalence conceptuelle stricte, mais d’un rapprochement heuristique entre un principe normatif ancien et une théorie stratégique contemporaine. Une lecture contemporaine peut ainsi rapprocher ce concept de la notion de dissuasion (الردع), définie comme la prévention du conflit par la crédibilité des capacités militaires. Mais cette transposition ne doit pas effacer les différences fondamentales entre les cadres juridiques, politiques et militaires du VIIe siècle et ceux du monde contemporain.
Il faut cependant se garder de l’illusion qu’une « vérité philologique » suffirait à neutraliser les dynamiques de violence. Cette « vérité philologique » se heurte malheureusement à une réalité brutale : le « bricolage sémantique » des acteurs radicaux. Ces derniers pratiquent une forme d’ingénierie du langage, où le lexique sacré est détourné pour servir de paravent à des pulsions nihilistes.
Une divergence de nature : Logique stratégique vs Logique disruptive
La dissuasion et le terrorisme ne sont pas de simples variations d’intensité dans l’usage de la force, mais répondent à des philosophies radicalement opposées. Comme l’a souligné l’expert Thomas Schelling, la dissuasion est une « diplomatie de la violence » : elle utilise le « pouvoir de faire du mal » comme un levier de négociation pour influencer l’adversaire sans passer à l’acte. Cette rationalité stratégique moderne repose sur trois piliers qui la distinguent du terrorisme :
• L’objectif : La dissuasion est conservatrice et cherche à préserver la paix ou un statu quo, là où le terrorisme est disruptif et vise à provoquer le chaos.
• La cible : La dissuasion s’adresse à la rationalité de l’état-major adverse, tandis que le terrorisme prend en otage la conscience civile.
• La méthode : La dissuasion repose sur un calcul coût-bénéfice et une mise en scène crédible de la force ; le terrorisme, lui, est une pédagogie de l’horreur.
Toutefois, cette logique de dissuasion n’est pas exempte de tensions morales, car elle repose sur la menace implicite de destructions massives. On en observe aujourd’hui des applications concrètes : l’OTAN déploie des forces à l’Est pour signaler une réponse collective, la Russie mobilise la rhétorique nucléaire pour geler toute intervention directe, et la Corée du Nord utilise ses essais balistiques comme garantie de survie. Ces exemples illustrent une forme de dissuasion purement étatique, dont la rationalité spécifique ne peut être transposée sans nuance à d’autres contextes historiques ou religieux.
La zone grise : quand la dissuasion devient le masque de la violence
Si la distinction entre dissuasion et terrorisme semble claire dans la théorie, elle se heurte, dans la pratique géopolitique contemporaine, à une « zone grise » où les impératifs de sécurité peinent parfois à masquer les débordements de la violence. Nous avons choisi d’illustrer cette tension par les conflits récents au Moyen-Orient, non par parti pris, mais parce qu’ils constituent un laboratoire grandeur nature de cette confusion sémantique, où chaque acteur mobilise le concept de « dissuasion » pour légitimer ses actions les plus extrêmes.
Dans le cadre des tensions entre l’État d’Israël et la République islamique d’Iran, les frappes menées contre des sites industriels ou militaires iraniens sont systématiquement présentées par Tel-Aviv comme des mesures de prévention stratégique. L’objectif affiché est l’endiguement des capacités nucléaires et balistiques adverses, soit une logique de dissuasion classique visant à rendre le coût d’une agression trop élevé pour Téhéran.
De même, au Liban, les opérations militaires israéliennes ciblant les infrastructures du Hezbollah — réseaux logistiques, axes de transport ou nœuds financiers — sont officiellement justifiées comme des mesures destinées à restaurer un équilibre de dissuasion, en réduisant la capacité de nuisance militaire de l’organisation.
Pourtant, dans ces situations, la réalité du terrain vient bousculer la théorie. Ce qui est qualifié de « dissuasion » par l’un est perçu comme une agression indiscriminée par l’autre. Lorsque les frappes touchent des zones d’influence urbaine ou des infrastructures critiques, les effets dépassent largement le strict cadre des cibles militaires.
C’est précisément cette ambiguïté qui rend l’analyse aussi complexe qu’indispensable : dans ces conflits hybrides, le discours officiel ne suffit plus à définir la nature de l’action. Pour comprendre ce qui se joue réellement, il ne suffit plus d’écouter les justifications stratégiques ; il faut observer concrètement qui est visé, et avec quelles conséquences humaines. Cette mise à l’épreuve par l’actualité démontre que la « dissuasion », lorsqu’elle est déconnectée de contraintes éthiques rigoureuses, risque à tout moment de basculer dans une forme de violence dont elle prétendait pourtant nous préserver.
Conclusion : la bataille du sens
Aujourd’hui, la bataille n’est pas seulement militaire ou sécuritaire. Elle est linguistique. Elle se joue dans les mots que nous employons — « terrorisme », « jihad », « résistance », « dissuasion ». Car nommer, c’est déjà juger. Nommer, c’est déjà prendre parti.
Or que voyons-nous ? Des mots arrachés à leur histoire, vidés de leur contexte, puis réinjectés dans le débat public avec un sens déformé. L’exemple d’Al-Irhāb est, à cet égard, révélateur. Réduit à « terrorisme », il subit une inversion radicale : ce qui relevait d’une logique de dissuasion est assimilé à une violence aveugle. Ce n’est pas une approximation. C’est un basculement. Et ce basculement n’est pas une simple erreur de dictionnaire, c’est une défaite de la pensée. Il permet à certains de légitimer la violence, et à d’autres de stigmatiser une foi tout entière.
Le terrorisme n’est pas tant un « excès » de religion qu’un détournement par le contresens linguistique. C’est un changement de paradigme: le terroriste n’est plus seulement un criminel, c’est un analphabète de sa propre culture transformant la richesse d’une « forêt sémantique » en la rigidité de simples « piquets de clôture ».
Il faut donc le dire clairement : La rigueur lexicale est une exigence politique. Refuser les raccourcis, c’est refuser de participer à la fabrication des violences qu’ils rendent possibles.
Cela vaut pour tous les domaines, mais plus encore pour les textes religieux. Car là, l’erreur n’est jamais neutre : elle devient immédiatement un levier idéologique. Mal nommer, c’est ouvrir la voie aux instrumentalisations — qu’elles viennent de ceux qui veulent justifier la violence ou de ceux qui veulent l’essentialiser.
Face à cela, une responsabilité s’impose : revenir aux mots, à leur langue, à leur histoire. Non par érudition, mais par lucidité. Non pour excuser, mais pour comprendre — et, précisément, pour mieux distinguer.
Distinguer quoi ? La dissuasion de la terreur. La défense de l’agression. Le sens du contresens. Car sans ces distinctions, tout se confond — et dans la confusion, la violence prospère.
La paix, elle, commence toujours par un acte plus simple et plus exigeant : appeler les choses par leur nom.
Et se souvenir que certains textes rappellent aussi des limites éthiques fondamentales : « Si tu tends la main afin de me tuer, moi je ne tendrai pas la mienne afin de te tuer… » (Al-Māʾida, 28).





