
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

J’ai écrit cet article à partir d’une contradiction qui me trouble personnellement : comment un pays comme le Maroc peut-il afficher des chiffres de croissance impressionnants, alors que les taux de pauvreté restent élevés dans des régions entières ? Comment entendre parler d’investissements de milliards de dirhams à Fès, pour découvrir ensuite qu’elle est la deuxième région la plus pauvre du royaume ?
Ces questions ne sont pas académiques. Ce sont des interrogations quotidiennes posées par des jeunes qui ne trouvent pas d’emploi, par des familles rurales sans hôpital ni école, par des citoyens qui voient les richesses se construire autour d’eux sans en recevoir la moindre miette.
Dans cet article, j’essaie de rassembler les données nationales et régionales, entre les chiffres froids et la réalité vivante, pour répondre à une question centrale : pourquoi la pauvreté persiste-t-elle au Maroc malgré sa croissance ? Et que faire ?
Première partie : l’équation nationale – pourquoi la croissance ne tue-t-elle pas la pauvreté ?
Le Maroc enregistre une croissance économique prometteuse, que les institutions financières internationales estiment à 4,9% pour 2025-2026, soutenue par de grands investissements dans les infrastructures, les énergies renouvelables et l’industrie. Mais cette croissance cache une contradiction flagrante : la pauvreté ne recule pas au même rythme, elle se transforme parfois en une pauvreté multidimensionnelle plus complexe.
Les raisons sont nationales et structurelles :
1. La nature non inclusive de la croissance : elle se concentre dans des secteurs capitalistiques à forte intensité d’équipement (automobile, aéronautique, phosphates) qui créent relativement peu d’emplois, tandis que le secteur agricole souffre de vulnérabilités climatiques et de chômage saisonnier.
2. Une pauvreté essentiellement rurale : 73% des pauvres multidimensionnels vivent dans le monde rural, où le taux atteint 13,1% contre seulement 3% dans les villes. Ces personnes sont privées d’eau potable, d’électricité, de santé et d’éducation.
3. Économie informelle et corruption : le secteur informel constitue une part importante de l’activité, et le coût de la corruption est estimé entre 3,5% et 6% du PIB, soit l’équivalent de 50 milliards de dirhams par an qui sortent du cycle de la justice sociale².
4. Un fossé régional silencieux : alors que Casablanca, Rabat et Tanger connaissent un « boom des investissements », des régions comme Béni Mellal – Khénifra et Fès – Meknès restent frappées par des taux de pauvreté dépassant 9%, soit trois fois le taux urbain.
Résultat : une « croissance sans transformation sociale ». Le PIB augmente, mais cela ne se traduit pas nécessairement par une amélioration des indicateurs de vulnérabilité, car les mécanismes de distribution sont dysfonctionnels et l’investissement public n’atteint pas efficacement ceux qui en ont besoin.
Deuxième partie : Fès comme modèle – une région qui croît… mais reste plus pauvre que les autres.
Si l’on passe du niveau national au niveau régional, on découvre que la contradiction d’une « croissance sans développement humain » s’incarne cruellement dans la région de Fès – Meknès.
Côté croissance :
En 2025, la région a connu un rebond exceptionnel, avec une croissance de son PIB de 8,9%, dépassant la moyenne nationale. Elle a également attiré 16,7 milliards de dirhams d’investissements (en hausse de 91% par rapport à l’année précédente), qui devraient créer 16 400 emplois directs, notamment dans l’industrie (Fès Smart Factory) et les services liés à l’Université Euro-Med.
Côté pauvreté :
Malgré ces performances, Fès – Meknès occupe la deuxième place au niveau national pour le taux de pauvreté multidimensionnelle, avec 9% de sa population vivant dans la précarité, soit 16,2% de l’ensemble des pauvres du Maroc. Ce taux est bien supérieur à celui de régions comme Casablanca – Settat ou Rabat – Salé – Kénitra.
Comment expliquer cette contradiction au sein de la région elle-même ?
● La nouvelle croissance n’a pas encore mûri ; la création d’emplois prend des années avant de se traduire par un recul de la pauvreté.
● La pauvreté est concentrée dans le monde rural de la région (Meknès, Taounate, Taza), où des zones entières souffrent de l’absence d’eau, de routes, de santé et d’écoles. Fès, en tant que grande ville, est probablement proche du taux urbain national (3%), mais Meknès et son environnement rural font grimper la moyenne à 9%.
● La pauvreté multidimensionnelle n’est pas liée uniquement au revenu ; dans les zones montagneuses de la région, les familles restent pauvres même si leurs revenus augmentent légèrement, car elles sont privées des services de base offerts par la ville.
Conclusion partielle : un Maroc à deux vitesses bien réelles.
Les données de Fès – Meknès ne sont pas un cas isolé, elles sont le miroir du Maroc dans son ensemble :
● Une première vitesse pour les régions polaires (Casablanca, Rabat, Tanger) qui attirent les investissements et voient leurs taux de pauvreté urbaine baisser.
● Une seconde vitesse pour les régions intérieures et fragiles (Fès – Meknès, Béni Mellal – Khénifra, Drâa – Tafilalet) qui connaissent parfois la croissance, mais ne parviennent pas à sortir du cercle de la pauvreté en raison d’un héritage de marginalisation et de l’absence de justice territoriale.
L’enseignement : la croissance économique est nécessaire mais insuffisante. Sans une politique régionale efficace qui redistribue la richesse et cible la pauvreté multidimensionnelle dans les villages et les montagnes, le Maroc continuera à avancer à deux vitesses différentes, et les écarts entre elles ne feront que se creuser.
Conclusion : du diagnostic au traitement – quelles politiques pour un Maroc à une seule vitesse ?
Puisque l’article a démontré l’existence d’un « Maroc à deux vitesses », la solution ne consiste pas à ralentir les régions polaires, mais à accélérer les régions intérieures et pauvres par des mesures structurelles claires :
1. Refondre l’investissement public.
Il est impossible de continuer à concentrer 70% des investissements dans seulement trois régions. Ce qu’il faut :
● Un contrat social territorial obligeant le gouvernement à consacrer au moins 40% du budget d’investissement aux régions les moins développées.
● Lier le financement public à la création d’emplois dans la région, et pas seulement à la réalisation de projets en béton.
2. Traiter la pauvreté multidimensionnelle plutôt que la pauvreté monétaire.
Le seul indicateur du « revenu » ne suffit pas à évaluer la pauvreté, car la privation dans le monde rural concerne :
● L’eau, l’électricité, les routes, la santé et l’éducation. Il faut un programme national urgent pour fournir ces services de base dans chaque douar comptant plus de 500 habitants.
3. Stimuler les TPME dans les campagnes.
Au lieu d’importer le modèle industriel à fort capital, des régions comme Fès – Meknès ont besoin de :
● Petites zones industrielles flexibles axées sur la transformation agricole, l’artisanat et les énergies renouvelables.
● Exonérations fiscales et douanières pour les entreprises qui emploient la main-d’œuvre locale pendant plus de cinq ans.
4. Une guerre déclarée contre la corruption et l’économie informelle.
On ne peut pas parler de financement des politiques sociales ou de justice territoriale sans traiter à la racine deux hémorragies majeures : la corruption et l’économie informelle.
Selon les estimations de l’Instance nationale de l’intégrité et de la prévention de la corruption (INPPLC) , le coût annuel de la corruption au Maroc se situe entre 3,5% et 6% du PIB, soit l’équivalent de 50 milliards de dirhams qui sortent chaque année du cycle du développement et de la redistribution équitable des richesses. Ces fonds, d’après le rapport préliminaire de l’Instance (2024-2025), « disparaissent dans les circuits des marchés publics falsifiés, du clientélisme et de la rente »², privant ainsi des régions entières – comme Fès – Meknès et Béni Mellal – Khénifra – d’investissements qui auraient pu sortir des millions de Marocains de la pauvreté multidimensionnelle.
Dans une confirmation alarmante de l’aggravation du phénomène, le Maroc a reculé dans l’Indice de perception de la corruption publié par Transparency International, passant de la 73e place en 2018 à la 99e place en 2024, perdant 26 places et 6 points en seulement six ans³. Ce recul n’est pas qu’un chiffre dans un rapport ; il reflète une réalité quotidienne vécue par le citoyen ordinaire confronté à l’extorsion administrative, lorsque les grands marchés publics gaspillent l’argent public sans aucune sanction.
Mesures requises :
● Activation immédiate et complète de la Stratégie nationale de lutte contre la corruption (2018), restée lettre morte, qui comprend : une digitalisation complète des services publics pour réduire les contacts directs, l’application stricte des lois anti-corruption dans les dossiers d’enrichissement illicite et de détournement de fonds publics sans exception, et une protection effective des lanceurs d’alerte⁴.
● Responsabiliser les entreprises qui accaparent les marchés publics, et ouvrir le champ aux TPME locales.
● Intégration progressive de l’économie informelle dans le circuit officiel par des incitations fiscales et sociales, tout en élargissant le filet de protection sociale pour y inclure les travailleurs informels.
Sans ces mesures, les 50 milliards de dirhams continueront d’être volés chaque année dans les poches des pauvres avant même de leur parvenir.
Créer un « Observatoire régional de la pauvreté multidimensionnelle ».
On ne peut pas traiter ce que l’on ne mesure pas avec précision. Les statistiques nationales actuelles, malgré leur importance, cachent plus qu’elles ne révèlent car elles sont publiées au niveau régional, alors que la pauvreté et la privation se concentrent au niveau des provinces, préfectures et communes. Sans données précises et détaillées, les politiques publiques restent guidées par l’intuition ou le clientélisme, et non par le besoin réel.
L’expérience internationale prouve que les pays qui ont réussi à réduire la pauvreté multidimensionnelle (Pérou, Colombie, Inde) se sont appuyés sur des systèmes de suivi locaux allant jusqu’au niveau du village, avec des données actualisées chaque année⁵.
Mesures requises :
1. Créer un observatoire régional de la pauvreté multidimensionnelle dans chaque région, avec pour mission :
● Collecter et analyser des données annuelles au niveau de chaque province, préfecture et commune (et non seulement au niveau régional), dans les domaines de : la santé, l’éducation, l’eau potable, l’électricité, l’assainissement, les transports, le logement et la nutrition.
● Publier des rapports transparents et ouverts au public, permettant à la société civile et à la presse de demander des comptes aux élus et responsables.
● Adopter l’indice de pauvreté multidimensionnelle du Programme des Nations unies pour le développement (IPM / MPI), qui mesure la privation selon 10 indicateurs au lieu du seul revenu⁶.
2. Une évaluation d’impact obligatoire pour tout grand projet d’investissement avant son lancement, incluant :
● Combien d’emplois le projet créera – t – il réellement et pour quelles catégories ?
● Dans quelle mesure réduira – t -il le taux de vulnérabilité dans les zones voisines dans les cinq ans ?
● Quelles mesures d’accompagnement pour garantir que les bénéfices parviennent aux pauvres et pas seulement aux investisseurs ?
3. Lier les financements publics et régionaux aux résultats des rapports de l’observatoire : les zones qui voient leurs indicateurs de pauvreté reculer reçoivent des récompenses financières supplémentaires, tandis que celles dont la situation se dégrade voient leurs programmes réévalués et bénéficient d’investissements urgents ciblés.
Grâce à ce mécanisme, il ne sera plus possible d’accorder à une région comme Fès – Meknès des investissements de milliards de dirhams tout en maintenant son taux de pauvreté à 9% (deuxième taux le plus élevé du pays) sans que personne ne demande : où est allé cet argent ? Et qui en a vraiment bénéficié ?
Conclusion générale.
Le Maroc dispose aujourd’hui de tous les atouts pour devenir un modèle de développement unique : volonté politique, investissements massifs, position géostratégique remarquable. Mais il risque de devenir un « musée des inégalités » si la croissance continue d’alimenter l’auto- enrichissement des riches, tandis que les régions marginalisées restent confinées à la marge de l’histoire.
L’équation du succès est simple dans son essence : croissance économique élevée + justice territoriale réelle + lutte radicale contre la corruption + suivi précis de la pauvreté multidimensionnelle = un Maroc à une seule vitesse pour tous.
Sans cet équilibre, Fès restera un modèle douloureux d’une ville où les usines poussent mais où la vie des pauvres ne s’améliore pas. Et l’histoire du « Maroc à deux vitesses » restera le symbole d’un échec dans la réalisation de la justice sociale, avant même d’être le symbole d’une inégalité économique.



