
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

À l’orée du mois sacré de Ramadan, le monde musulman s’apprête à accomplir l’un des cinq piliers de l’Islam : le jeûne. Durant vingt-neuf ou trente jours, de l’aube au coucher du soleil, les fidèles s’abstiendront de boire et de manger entre autres privations, se consacrant à la prière, au recueillement et à la solidarité. Les mosquées vibreront au rythme des prières d’Attarawih et de Tajahhoud, tandis que les versets du Coran seront psalmodiés dans une atmosphère de ferveur et d’élévation spirituelle.
Le Ramadan est, par excellence, le mois de la générosité. L’aumône, la zakat et les actes de bienfaisance prennent une dimension particulière. C’est le temps où les plus aisés tendent la main aux plus vulnérables : familles précaires, veuves, orphelins, personnes âgées isolées. La spiritualité y rencontre la justice sociale, et la foi se traduit en actes concrets de solidarité.
Cependant, cette dimension spirituelle coexiste avec une réalité économique plus préoccupante. Chaque année, le mois de Ramadan s’accompagne d’une hausse significative de la consommation des ménages. Les dépenses alimentaires augmentent sensiblement, créant une pression accrue sur le pouvoir d’achat. Cette année, le contexte est d’autant plus fragile que les intempéries exceptionnelles ayant frappé le Maroc ont provoqué des inondations, des pertes en bétail, des dégâts agricoles et le déplacement de nombreuses familles. Les répercussions sur l’offre alimentaire et les circuits d’approvisionnement risquent d’alimenter une tension sur les prix des produits de première nécessité.
Dans un tel climat, la spéculation constitue un danger majeur. La loi marocaine est pourtant claire. La législation relative à la liberté des prix et de la concurrence (loi 104-12), ainsi que les textes encadrant la protection du consommateur (loi 31-08), prévoient des sanctions contre toute pratique visant à créer artificiellement la rareté, à dissimuler des stocks ou à provoquer des hausses injustifiées des prix. Les contrevenants s’exposent à des amendes importantes, à la saisie des marchandises, à la fermeture administrative de leurs établissements et, dans certains cas, à des poursuites pénales pouvant conduire à des peines d’emprisonnement. Spéculer sur des denrées de base en période de vulnérabilité collective n’est pas seulement une entorse à l’éthique commerciale ; c’est une atteinte à l’ordre public économique et à la cohésion sociale.
Plus grave encore est la fraude portant sur la qualité des produits. La commercialisation de denrées impropres à la consommation, la falsification des dates de péremption, la tromperie sur la qualité ou l’origine des marchandises constituent des infractions pénales sévèrement sanctionnées. Au-delà des amendes et des peines prévues par le droit pénal et les lois sur la protection du consommateur, ces pratiques exposent les citoyens à des intoxications alimentaires et à des risques sanitaires sérieux. En période de forte consommation comme en temps de Ramadan, la vigilance des services de contrôle sanitaire et des autorités locales doit être accrue afin de prévenir tout danger pour la santé publique.
La responsabilité des pouvoirs publics est donc double : garantir la régulation des marchés et assurer la sécurité sanitaire des produits mis en vente. Mais la responsabilité est également collective. Les opérateurs économiques doivent comprendre que le profit ne saurait primer sur la dignité humaine. Les commerçants honnêtes, largement majoritaires, ont eux aussi intérêt à ce que la transparence et la loyauté commerciale prévalent.
Ramadan ne peut devenir un mois d’angoisse budgétaire ni un terrain fertile pour les abus. Il est, par essence, un temps d’élévation spirituelle, de modération et de fraternité. La sobriété dans la consommation et le respect des règles du marché sont en parfaite cohérence avec l’éthique islamique.
À l’heure où s’ouvrent les portes de ce mois béni, préserver le pouvoir d’achat, lutter contre la spéculation et protéger la santé des citoyens relèvent d’un même impératif : faire de la justice sociale une réalité tangible, et non un simple discours.



