
Par: Kheireddine ALLAL

Valider le retrait du Sénégal comme forfait délibéré n’est pas une sanction punitive. C’est l’acte fondateur d’un football africain qui refuse de se laisser gouverner par le caprice et le calcul politique. Le Maroc a récupéré son dû sur le terrain du droit. Le TAS doit le confirmer.
I. Une décision qui dérange ceux qu’elle devrait convaincre
La décision de la Confédération africaine de football de restituer la victoire au Maroc à la suite du retrait du Sénégal n’a pas tardé à provoquer une tempête médiatique et diplomatique dont l’intensité, à elle seule, est instructive. Elle a réveillé les démons dormants (pendant le mois sacré, c’est le comble !) On attendait un débat de principe sur les règlements sportifs ; on a eu droit à une avalanche de postures, de communiqués indignés et d’appels à la solidarité continentale qui, formulés avec emphase, ne répondaient à aucun argument juridique. Ce déchaînement révèle moins l’injustice d’une décision qu’il n’expose la fragilité d’un système qui tolère, depuis trop longtemps, que des équipes nationales puissent quitter le terrain sans en assumer les conséquences.
Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Le Sénégal ne s’est pas retiré sous la contrainte d’un cas de force majeure reconnu — blessures massives, conditions météorologiques extrêmes, menace sur la sécurité des joueurs. Il s’est retiré après une décision arbitrale avec laquelle il était en désaccord. Ce geste, présenté comme une réaction spontanée et émotionnelle, n’en porte pas moins les marqueurs d’un calcul : le timing, la communication structurée qui a précédé et suivi le match, le soutien promptement mobilisé dans de nombreuses chancelleries africaines — rien de tout cela ne relève de l’impulsion. Le retrait était, selon toute vraisemblance, une option préméditée.
II. La préméditation, ou quand l’indiscipline se donne une apparence de dignité
Que le retrait du Sénégal ait été prémédité n’est pas une hypothèse diffamatoire : c’est une lecture factuelle. Dans le sport de haut niveau, les délégations sont préparées à toutes les configurations, y compris aux décisions arbitrales défavorables. Décider de quitter une compétition officielle en cas d’adversité arbitrale est une option qui se concerte en amont, qui suppose un consensus hiérarchique — staff, fédération, ministère concerné — et qui nécessite une stratégie de communication. Or tout cela a fonctionné avec une fluidité remarquable dans les heures qui ont suivi le retrait sénégalais.
On ne saurait évidemment ignorer un facteur géopolitique qui surplombe l’ensemble de l’affaire. Le succès sportif marocain, qu’il soit footballistique ou diplomatique, génère dans certaines capitales africaines et arabes (suivez mon regard !) une forme d’inconfort qui n’a pas toujours la pudeur de se dissimuler. Il existerait donc, selon une logique que l’on pressent sans pouvoir toujours la démontrer formellement, une coalition diffuse d’intérêts hostiles à la reconnaissance d’une victoire marocaine — non pas parce que cette victoire serait illégitime, mais précisément parce qu’elle l’est. L’échec marocain étant inconcevable sur le terrain, certains semblent avoir misé sur sa disqualification par le chaos administratif.
III. Le précédent catastrophique d’une capitulation réglementaire
La question qui se pose n’est pas celle de la sympathie que l’on peut éprouver pour telle ou telle sélection. Elle est d’ordre structurel et touche à la gouvernance même du football africain. Si la CAF avait cédé à la pression et refusé de sanctionner le retrait du Sénégal comme un forfait, elle aurait, de facto, ouvert une brèche dont les conséquences seraient imprévisibles et durables. Et on l’a bien vérifié pendant cette phase de flottement quand des équipes en Turquie, en Egypte etc. se sont retirées du terrain s’inspirant certainement du « génie » sénégalais et la lâcheté des instances africaines.
Tout club, toute fédération qui se trouverait dans une situation défavorable — une décision arbitrale contestée, un résultat jugé injuste, une élimination frustrante — pourrait désormais invoquer le précédent sénégalais pour justifier son retrait unilatéral, en sachant que la sanction serait au mieux symbolique, au pire inexistante. Le football africain, déjà fragilisé par des problèmes structurels réels — arbitrage insuffisant, interférences politiques dans les fédérations, inégalités de ressources criantes —, n’a pas les moyens de se payer le luxe d’une gouvernance à géométrie variable. Une règle qui ne s’applique qu’aux faibles n’est pas une règle : c’est un instrument de domination déguisé en droit.
Valider le retrait sénégalais sans sanction, c’est consacrer l’idée que le sport peut être soumis au rapport de forces politique et médiatique, que les règles sont négociables dès lors que suffisamment de voix s’élèvent pour les contester. C’est la définition même de l’anarchie institutionnelle.
IV. La victoire du Maroc est la victoire du règlement
Il convient ici de faire une distinction que la passion sportive tend à brouiller. La victoire restituée au Maroc n’est pas le produit d’une faveur accordée à une nation puissante. Elle est la conséquence logique de l’application d’un règlement qui prévoit, sans ambiguïté, que tout retrait non justifié par un motif reconnu constitue un forfait, et que le match est attribué à l’équipe adverse sur le score forfaitaire. Ce n’est pas la CAF qui a inventé cette règle au lendemain du retrait sénégalais : elle l’a appliquée.
Le Maroc, en l’espèce, n’a pas eu besoin de plaider sa cause. Il lui a suffi de rester sur le terrain — ce qui est, rappelons-le, la condition minimale de toute compétition sportive. C’est cette présence, ce refus de se laisser emporter par la confusion que certains avaient peut-être espéré provoquer, qui a fondé sa victoire. Victoire du droit, donc, et non victoire du seul talent — même si ce talent, amplement démontré lors des étapes précédentes de la compétition, n’est contesté par personne de bonne foi.
V. Le TAS, dernière instance d’un match qui se joue aussi hors des stades
Le dossier se retrouve désormais devant le Tribunal arbitral du sport, et c’est là que se joue, en réalité, l’avenir de la gouvernance footballistique africaine pour la prochaine décennie. Le TAS n’est pas une juridiction politique : il examine les faits, confronte les règlements applicables et rend une décision fondée sur le droit sportif international. Il n’a ni vocation ni compétence pour arbitrer des équilibres géopolitiques ou apaiser des frustrations nationales.
Ses précédents en matière de forfait sont clairs et constants : le retrait délibéré d’une équipe en cours de compétition, en l’absence de motif de force majeure validé, entraîne l’attribution du match à l’adversaire. Si le TAS devait s’écarter de cette jurisprudence pour des raisons qui ne seraient pas strictement juridiques, il porterait lui-même une atteinte grave à sa crédibilité et à son autorité — une autorité dont le sport mondial a précisément besoin pour résister aux pressions des acteurs les plus puissants.
Confirmer la décision de la CAF, c’est donc, pour le TAS, réaffirmer que le droit sportif est universel, qu’il s’applique à tous sans considération de prestige ni de pression, et qu’aucune équipe — quelle que soit la légitimité de ses griefs — ne peut se soustraire à ses obligations compétitives par un retrait unilatéral.
Conclusion : Que le sport garde sa colonne vertébrale
Il ne s’agit pas de nier que le football africain traverse des tensions profondes, que l’arbitrage y est souvent défaillant, que les inégalités entre fédérations creusent des frustrations légitimes. Tout cela est vrai, et mérite débat — dans les instances compétentes, par les voies prévues à cet effet. Mais la réponse à une injustice arbitrale perçue ne peut pas être l’abandon de terrain. Cette réponse est d’autant moins acceptable lorsqu’elle est préméditée, orchestrée et soutenue par des acteurs dont les motivations dépassent largement le cadre du seul sport.
La décision de la CAF, précisément parce qu’elle a suscité autant d’hostilité, est une décision courageuse. Courage institutionnel rare sur un continent où les fédérations sportives ont souvent cédé devant les pressions diplomatiques au détriment de leur propre autorité. Que le TAS la confirme, et le football africain aura posé, dans la douleur et la polémique, une pierre fondatrice : celle d’un sport qui se gouverne par ses règles, et non par les rapports de force de ses voisinages géopolitiques. Et surtout pour éradique, une fois pour toute, cette hideuse terminologie sacralisée par les aigris « Al kaoulassa » , qui veut dire, manœuvrer dans les coulisses.




