
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Tu es assis près de la vitre du bus qui t’emmène à Meknès.
Le moteur gronde doucement, les paysages défilent, et avec eux reviennent des fragments de vie que tu croyais rangés dans les marges du temps. Le bus n’est jamais un simple moyen de transport : il est un sas, un couloir entre ce que tu as été et ce que tu t’apprêtes à redevenir. Chaque virage te rapproche d’un lieu, mais aussi d’une époque.
En octobre 1993, tu débarques au Centre Pédagogique Régional de Meknès. Le mot débarquer n’est pas excessif : tu accostes dans un port de mémoire. Car c’est ici même que, dix-sept ans plus tôt, tu étais arrivé en jeune élève-professeur, lauréat de la promotion 1976, au cœur de cette grande aventure appelée marocanisation. Une politique fondatrice, prolongement naturel de l’indépendance de 1956, qui visait à confier enfin l’école marocaine à ses propres enfants, après des décennies de dépendance aux coopérants étrangers, français et roumains notamment.
Cette fois, tu reviens autrement.
Tu n’es plus l’apprenant, mais le formateur.
Vingt années ont passé, mais les murs semblent te reconnaître.
Le CPR de Meknès t’ouvre ses portes comme un vieux compagnon fidèle. Tu y découvres une pléiade de collègues, toutes disciplines confondues, animés par une même ferveur. Et au centre de cette constellation trône une figure singulière : Ssi Mohamed Bahi. Directeur, certes, mais si peu directeur dans l’attitude. Rien d’autoritaire, rien d’ostentatoire. Il dirige comme on guide une symphonie, à pas feutrés, avec cette autorité naturelle que confèrent la compétence et l’exemplarité.
À Meknès, à cette époque, on formait des enseignants destinés aux collèges : français, arabe, anglais, histoire-géographie, mathématiques. Une génération entière d’élèves-professeurs âgés à peine de vingt ans, à qui l’on confiait bientôt des adolescents de 12 à 15 ans, ces âges fragiles où l’enseignant peut changer une trajectoire de vie.
Tu fais partie d’un corps choisi, conscient de la lourde responsabilité qui lui incombe. Vous êtes jeunes encore, mais déjà habités par le sens du devoir. À vos côtés, des professeurs chevronnés exerçant dans les collèges d’application, ouvrant leurs classes comme on ouvre un atelier, initiant les novices à ce métier rude et merveilleux : éduquer.
Tu te surprends parfois à sourire : te voilà revenu là où tout a commencé.
Et une question t’effleure, discrète mais insistante :
feras-tu, toi aussi, partie de l’héritage de Mohamed Bahi ?
Es-tu témoin du crépuscule d’une génération d’exception ?
Quoi qu’il en soit, tu te reconnais comme l’un des vétérans de cette maison. Un héritier modeste, mais conscient de ce qu’il a reçu.
En 2026, huit années se sont écoulées depuis que Mohamed Bahi a tiré sa révérence, en 2018. Son souvenir ne s’impose pas à toi comme une nostalgie stérile, mais comme une leçon de vie. Ancien professeur de français, directeur emblématique du CPR de Meknès, il fut l’un de ces piliers silencieux de la « garde prétorienne » de l’école marocaine d’après-indépendance.
Avec lui, tu as fait partie d’une symphonie humaine.
Et tu sais qu’il serait injuste de l’isoler de son orchestre.
Rendre hommage à Mohamed Bahi, c’est aussi rendre justice à cette constellation de talents : des formateurs d’une érudition rare, un personnel administratif d’une loyauté sans faille. Ensemble, ils ont façonné la colonne vertébrale de l’enseignement collégial du Royaume. Certains sont partis par choix, d’autres ont servi jusqu’à l’ultime jour de leur retraite. Tous, sans exception, ont exercé avec une abnégation qui semble aujourd’hui appartenir à une autre époque.
À leurs yeux, l’enseignement n’était pas un simple emploi.
C’était un sacerdoce.
La comparaison avec le présent s’impose, douloureuse mais nécessaire. Là où l’on parlait jadis de mission nationale, on parle aujourd’hui de gestion de carrière. Là où le CPR de Meknès était un creuset d’identité pédagogique souveraine, l’école ploie désormais sous des réformes technocratiques et une perte de sens généralisée.
Ils avaient compris l’essentiel :
la réforme ne se décrète pas, elle s’incarne.
Elle se lit dans le regard d’un formateur qui croit encore en la noblesse de son métier.
Le temps poursuit sa marche inexorable. Certains ont rejoint le Très-Haut, laissant derrière eux un vide immense et un sillage lumineux. D’autres, derniers gardiens de cette flamme, avancent sereinement, craignant parfois que leur héritage ne se dissolve dans l’oubli.
Rendre hommage à Mohamed Bahi, c’est saluer toute une génération de bâtisseurs — vivants et disparus — qui ont fait de la craie et de la langue des outils de libération. Ils n’ont pas seulement formé des enseignants. Ils ont formé des citoyens.
Que Dieu accorde Sa vaste miséricorde à Mohamed Bahi et à tous ses compagnons de route. Que ceux qui sont encore parmi nous trouvent ici la reconnaissance silencieuse d’une nation.
Le bus ralentit.
Meknès apparaît de nouveau.
Tu descends, le cœur lourd et apaisé à la fois. Le voyage s’achève, mais la mémoire, elle, continue sa route.
