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Les Ports de la vie (17). Mémoires d’un enfant de Guercif (1954-2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le bus roule.

Il roule comme roulent les vies qui n’ont jamais demandé la permission au hasard. Tu es assis près de la fenêtre, livré aux cahots de la route, bercé par le roulis obstiné du véhicule, entouré de visages anonymes. Certains montent, d’autres descendent. Aucun ne sait vraiment où tu vas, pas même toi. Le bus, lui, ne doute pas : il avance. Et c’est souvent ainsi que ton destin s’est écrit — en mouvement, sans halte durable, avec pour seule certitude la route qui se déploie.

Le grondement du moteur agit comme un appel souterrain. À chaque vibration, tu t’éloignes du présent. Le paysage de 2026 glisse derrière la vitre, mais toi, tu es déjà ailleurs. Le bus est depuis toujours ce lieu suspendu où ta vie se raconte à rebours, où chaque trajet devient traversée intérieure. Alors, sans prévenir, la mémoire s’ouvre et te dépose à Nador.

Nador. Chef-lieu du Rif oriental. Ville frontalière, ville de marge, et pourtant ville de centralité historique. Une cité adossée à la mer et tournée vers la montagne, comme si elle hésitait sans cesse entre l’appel du large et le repli sur soi. Ici, la géographie a façonné les caractères : la rudesse des reliefs, la proximité de l’Europe, l’éloignement du centre du pouvoir. Rien n’y est totalement paisible, même lorsque le silence s’installe.

Le Rif n’est pas une simple région

C’est une mémoire debout.

Une mémoire forgée dans la résistance, la défiance, la dignité farouche. Entre 1921 et 1926, ces montagnes ont porté l’une des plus grandes pages de l’histoire anticoloniale moderne. Sous la conduite d’Abdelkrim El Khattabi, Si Mohand, stratège visionnaire et homme d’État avant l’heure, les tribus rifaines ont tenu tête à l’occupant espagnol, puis à la coalition franco-espagnole. Ce fut une guerre de la terre et des hommes, menée avec peu de moyens mais une conscience politique rare. La République du Rif, même éphémère, a laissé une empreinte indélébile : celle d’un peuple qui a osé se penser libre.

Nador a grandi dans l’ombre de cette histoire. Elle en porte encore les stigmates et la fierté contenue. Ici, on n’oublie pas. Les mots pèsent. Les humiliations aussi. Tu l’apprendras à tes dépens.

C’est dans cette ville chargée de mémoire que tu te retrouves en septembre 1989. Après avoir fait tes adieux à Paulette, elle repart heureuse, enrichie par son séjour, même si un objectif qu’elle s’était fixé demeure inachevé. Toi, tu restes. Comme souvent, entre accomplissement et frustration, déjà tourné vers l’étape suivante.

Au lycée Al Matar, tu entres en classe avec la rigueur de celui qui croit encore que l’école peut être un lieu de justice. Tu rappelles les règles. Tu refuses la négligence. Tu exiges le manuel, le travail, l’effort. Tu sais que dans les régions longtemps marginalisées, l’école n’est pas un luxe : elle est parfois l’unique échappée.

Mais très vite, tu te heurtes à un mur. Un élève conteste l’autorité pédagogique. Tu avertis. Tu répètes. Tu patientes. Puis tu rédiges un rapport au censeur. Le silence administratif te répond. Convaincu que la hiérarchie finira par jouer son rôle, tu sollicites le proviseur.

C’est là que le bus de ta vie dévie brutalement

Au lieu de l’écoute, les cris.

Au lieu de l’arbitrage, la violence.

Le proviseur te hurle de quitter son bureau comme si tu étais un intrus. Le censeur et un répétiteur accourent. Tous trois t’expulsent, t’insultent, t’abaissent. La brutalité n’est pas seulement verbale ou physique : elle est symbolique. Elle te rappelle que, dans certaines institutions, l’autorité ne protège pas toujours le droit.

La solidarité se construit ailleurs. Au siège du parti auquel tu appartiens, des camarades se rassemblent autour de toi. Ils savent ce que signifie l’humiliation dans une ville où la mémoire de l’injustice reste vive. Un article est rédigé et publié dans Bayane Al Youm. La parole devient résistance.

La réponse est immédiate : mutation arbitraire à Midar. Comme souvent dans ta vie, le pouvoir choisit le déplacement plutôt que la réparation. Le bus repart, sans te demander ton avis.

Le jour où l’on te remet la lettre, tu croises presque par hasard l’enseignante qui prendra ta place. Tu ignores encore que ce visage aperçu dans la salle des professeurs deviendra, plus tard, une escale décisive de ton existence. Certains détours imposés sont en réalité des chemins déguisés.

Commencent alors les allers-retours épuisants entre Nador et Midar. Puis survient une autre épreuve : le tribunal. On t’accuse d’avoir traité tes agresseurs d’« apaches ». Tu connais le poids de ce mot dans le Rif. Il renvoie aux plaies ouvertes des années quatre-vingt, aux soulèvements populaires, à la répression, aux prisons pleines de jeunes hommes brisés.

Tes accusateurs ont mal jugé. Ils te croyaient étranger à cette mémoire. Ils ignoraient que tu étais toi-même fils du Rif. Le procureur perçoit l’inconsistance de la plainte. Il te propose une conciliation. Tu refuses. Refuser, c’est rester fidèle à toi-même. Le dossier est classé.

Le bus poursuit sa route. Tu enseignes à Midar. Tu vis à Nador avec un collègue venu de Tifelt. Une amitié solide naît, comme naissent souvent les plus vraies relations : dans la précarité et le partage. Les week-ends, tu reprends la route vers Meknès, quatre cents kilomètres pour retrouver la chaleur familiale.

Puis vient la réussite au concours d’accès à la formation pour l’obtention de l’agrégation. Nouveau départ. Nouvelle correspondance. Première année à l’ENS de Meknès, seconde à Fontenay-aux-Roses, avec hébergement à Saint-Cloud.

L’ENS Fontenay–Saint-Cloud est un autre port. Un lieu de passage et de métamorphose. Des milliers de professeurs y ont été formés, porteurs d’un même idéal : transmettre sans dominer, instruire sans soumettre. Les murs respirent l’exigence intellectuelle. Les salles de cours ont vu défiler des générations convaincues que le savoir est une responsabilité. Tu y arrives chargé de ton Rif, de tes routes, de tes blessures, et tu en repars plus armé encore.

À Saint-Cloud, tes journées commencent souvent par la traversée du parc dessiné par Le Nôtre. Paris s’étend à tes pieds. Tu ressens le vertige d’un enfant de Guercif qui a franchi des frontières sociales, culturelles et symboliques par la seule force de la volonté et par amour de la langue française. À Fontenay, tu découvres une pensée exigeante, patiente, presque ascétique. Tu n’es plus seulement l’enseignant qui se battait pour un manuel scolaire à Nador ; tu deviens un intellectuel en devenir.

Paris t’offre aussi ses théâtres, ses bibliothèques, ses quais. La Comédie-Française, l’Odéon, les salles plus modestes deviennent des sanctuaires. Les textes quittent la page pour devenir souffle, rythme, chair vivante. Tu comprends que la culture n’est jamais un luxe, mais une nécessité vitale. Chaque livre, chaque spectacle, chaque exposition ajoute une pierre à l’édifice intérieur que nul ne pourra jamais te confisquer.

Soudain, le bus freine.

Une voix annonce un arrêt.

Le crissement des pneus te ramène au présent.

Les passagers s’agitent. Personne ne devine que tu transportes en toi les montagnes du Rif, les routes de Midar, les lumières de Saint-Cloud et les voix des grands dramaturges.

Le moteur gronde de nouveau.

Le bus reprend sa course.

Il ne te demande jamais où tu veux aller.

Il te rappelle seulement que ta vie, comme lui, s’est toujours écrite en avançant.

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