
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

La visite de Massad Boulos en Algérie n’est ni anodine ni purement protocolaire. Lorsqu’un conseiller proche de Donald Trump se déplace dans un pays qui, depuis plusieurs années, accumule les revers diplomatiques, il faut lire l’événement comme un signal politique, adressé autant à Alger qu’à Rabat — et au-delà, à l’ensemble de l’échiquier régional.
La première hypothèse mérite d’être examinée sans détour : les États-Unis chercheraient-ils à éviter que le Maroc ne conserve le “monopole” des relations privilégiées avec Washington ?
À première vue, l’idée peut séduire Alger. Mais elle résiste mal à l’analyse. Le partenariat maroco-américain ne repose ni sur des circonstances passagères ni sur des équilibres tactiques. Il est le produit d’une convergence stratégique profonde : stabilité institutionnelle, fiabilité politique, coopération sécuritaire, vision africaine et méditerranéenne assumée. Autrement dit, Washington ne “compense” pas le Maroc en se rapprochant de l’Algérie ; il évalue des options, sans remettre en cause ses fondamentaux. La visite de Boulos relève davantage d’une gestion périphérique que d’un rééquilibrage stratégique.
Le deuxième mobile évoqué — celui d’une médiation américaine permettant à l’Algérie de sortir du conflit avec le Maroc sans perdre la face — est plus crédible, mais aussi plus révélateur. Alger semble avoir atteint un point de saturation : rupture des relations diplomatiques, escalade verbale, instrumentalisation du dossier du Sahara, sans résultats tangibles. Or, la diplomatie algérienne a toujours eu besoin d’un tiers pour justifier ses replis. Les États-Unis pourraient ainsi servir de paravent honorable, permettant au régime de corriger sa trajectoire sans reconnaître explicitement l’échec de sa ligne hostile. Le problème demeure toutefois entier : une médiation suppose deux volontés. Or, le Maroc n’est ni demandeur ni contraint. Sa position est claire, constante et internationalement confortée.
Troisième hypothèse, plus directe : lier le bras au régime algérien afin de le dissuader de nuire davantage aux intérêts marocains. Cette lecture est loin d’être infondée. Washington observe avec inquiétude les stratégies de déstabilisation régionales, les discours incendiaires et les connexions troubles dans le Sahel. À ce titre, la visite de Boulos peut être interprétée comme un rappel à l’ordre : les États-Unis n’ont aucun intérêt à voir l’Algérie persister dans une politique de blocage qui affaiblit l’ensemble du Maghreb et nourrit l’instabilité régionale. Il s’agit moins de convaincre que de contenir, moins de séduire que de fixer des lignes rouges.
Enfin, la question la plus sensible : la pression américaine viserait-elle à impliquer l’Algérie, à terme, dans la dynamique des Accords d’Abraham ?
Là encore, il faut dépasser les fantasmes. Washington sait que le régime algérien n’est ni idéologiquement prêt ni politiquement structuré pour un tel basculement. Mais il sait aussi que l’isolement prolongé fragilise les régimes. Dans cette perspective, la visite peut relever d’une stratégie graduelle : tester les marges, mesurer les résistances, identifier les fractures internes. Non pour imposer un alignement immédiat, mais pour inscrire l’Algérie dans un horizon où le refus systématique devient plus coûteux que l’adaptation.
En définitive, la visite de Boulos n’est ni une victoire diplomatique pour Alger ni un désaveu pour Rabat. Elle est le reflet d’un rapport de forces asymétrique : le Maroc avance avec clarté et constance ; l’Algérie ajuste, recule, sollicite. Washington, fidèle à son pragmatisme, observe, évalue et exerce une pression silencieuse là où le levier existe.
La diplomatie ne se joue pas toujours dans les communiqués. Parfois, elle se lit dans le simple fait qu’un pays cherche encore à être entendu, quand l’autre est déjà écouté.



