
Par: Mohamed Khoukhchani

Il n’était pas aisé de concilier travail, formation universitaire et engagement politique. Tu en avais pleinement conscience, car tu en faisais chaque jour l’expérience dans ta chair et dans ton esprit. Enseigner le jour, étudier le soir, puis consacrer le temps restant aux réunions partisanes et syndicales, finissait par t’épuiser. Pourtant, renoncer n’était jamais une option. Il te fallait trouver des solutions concrètes pour continuer à avancer.
C’est ainsi que, chaque année, durant les vacances d’été, tu prenais la route de l’Europe. Là-bas, dans les exploitations agricoles, tu travaillais près de deux mois à la cueillette des poires, des pommes et des pêches. Un travail rude, éprouvant, mais qui t’offrait une relative autonomie financière et une ressource indispensable. Les gains réalisés servaient principalement à couvrir les frais de déplacement et à préparer la nouvelle année universitaire et professionnelle.
Dans le temps qui restait des vacances, tu ne te contentais pas de rentrer précipitamment au pays. Tu profitais de ta présence en Europe pour découvrir des villes qui t’avaient longtemps habité à travers les livres. Venise, Rome, Florence… Autant de lieux où tu te retrouvais face à ce que tu avais tant fréquenté par la lecture poétique, théâtrale et romanesque. Tu comprenais alors que la culture ne se limite pas aux textes, mais qu’elle vit aussi dans les espaces, les monuments et l’histoire incarnée.
À Rome, une visite s’imposait avec une force particulière : le Vatican. Tu découvrais la basilique Saint-Pierre, ce monument grandiose qui concentre des siècles d’art, de foi et de pouvoir symbolique. Les musées du Vatican, riches de chefs-d’œuvre picturaux et sculpturaux, t’offraient un condensé de génie humain, là où l’esprit et la création se rencontrent. Puis venait la chapelle Sixtine, dont le plafond peint par Michel-Ange t’invitait à une méditation profonde, non seulement esthétique, mais aussi politique et spirituelle. Tu y pensais à ce lieu où se réunissent les cardinaux de l’Église catholique pour élire le nouveau pape après la mort de son prédécesseur, et à cette articulation complexe entre religion, art et pouvoir à travers l’histoire.
L’Europe, au fil de ces voyages répétés, cessait d’être pour toi un simple espace de travail saisonnier ou de passage. Elle devenait un véritable laboratoire de réflexion, un miroir dans lequel tu comparais, parfois sans t’en rendre compte, ce que tu vivais à ce que tu lisais, ce que tu avais quitté à ce que tu découvrais. Tu ne la voyais ni comme un paradis promis, ni comme un modèle achevé, mais comme une civilisation construite au prix de conflits longs, de guerres sanglantes et de questions toujours ouvertes.
Dans les villes européennes, tu observais la gestion du temps, la préservation de la mémoire collective. Musées, théâtres, places publiques et universités témoignaient d’un investissement durable dans l’être humain, dans l’intelligence et dans la beauté. Mais tu n’ignorais pas pour autant l’envers du décor : une société de consommation, des inégalités parfois dissimulées, et une mémoire coloniale encore présente dans son rapport au monde et à l’Autre.
Tu savais que ce progrès n’était pas un don du ciel, mais le fruit de luttes sociales et intellectuelles âpres, et que la démocratie, souvent présentée comme une valeur universelle, y était née de rapports de force plutôt que de simples intentions morales. C’est pourquoi tu refusais l’éblouissement aveugle, préférant une distance critique qui te permettait d’apprendre sans te dissoudre, de t’enrichir sans perdre ton cap.
Le théâtre occupait une place centrale dans ces séjours. Ton travail dans les exploitations agricoles françaises coïncidait souvent avec le Festival d’Avignon, dans une région où tu résidais et travaillais à proximité. Tu profitais de cette occasion pour assister au plus grand nombre possible de spectacles, non en simple spectateur, mais en lecteur averti des textes et en observateur conscient du rôle de la scène dans la formation de la conscience collective. Le théâtre et le cinéma renforçaient en toi la conviction que la création authentique ne peut exister sans liberté, et que l’art, lorsqu’il est contraint ou réduit à l’ornement, perd son âme.
Chaque retour d’Europe était un retour chargé de sens : chargé de visites de sites historiques en Italie et au Portugal, chargé de spectacles théâtraux et cinématographiques exigeants, et accompagné des économies restantes, dont une partie servait à acheter des vêtements pour toi, pour ta mère et pour tes frères et sœurs — un geste simple, mais lourd de signification dans une famille habituée à la modestie et à la rigueur.
Tu revenais ainsi prêt, moralement et concrètement, à affronter une nouvelle année : avec tes élèves et tes collègues dans l’établissement scolaire, avec tes compagnons d’engagement politique et syndical, et avec les étudiants avec lesquels tu partageais les amphithéâtres de l’Université Sidi Mohamed Ben Abdellah de Fès.
Dans ce parcours, tu ne peux oublier ton ami cher, Rachid, véritable soutien académique. Il te fournissait les cours et les polycopiés auxquels tu ne pouvais pas toujours assister, car tu étais à la fois enseignant et étudiant, une situation qui rendait impossible une présence régulière à toutes les séances. Rachid joua un rôle décisif en te permettant de rattraper ce qui t’échappait, à une époque où ni le temps partiel universitaire ni les aménagements pédagogiques n’existaient réellement.
Ainsi, par la conjugaison de l’effort individuel et de la solidarité humaine, tu poursuivais ton chemin. Tu construisais ton être entre la salle de classe et l’université, entre les champs agricoles et les scènes de théâtre, entre le pays natal et l’Europe, entre la nécessité matérielle et la passion culturelle. Et, au fil de ce parcours, tu te confirmes une certitude : le savoir ne se reçoit pas, il se conquiert, et les véritables ports de vie sont ceux que l’on atteint après une longue traversée, jamais ceux où l’on accoste par hasard.
