
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

PRÉFACE : L’IRONIE DU SORT ET LE RETOUR DU VERBE
Il est des moments où le destin semble corriger nos trajectoires. Alors que je rêvais de chiffres et de laboratoires, le sort me poussait vers les rivages des Lettres. Dans ce chapitre, je raconte l’étonnante transition de professeur de Sciences naturelles à professeur de Langue française ; un tournant qui m’a ramené à mon point de départ, ce jour où l’on m’avait refusé les Sciences économiques, faisant de la littérature mon destin inévitable et sublime.
LA DUALITÉ : ENTRE LABORATOIRE ET MÉMOIRE LITTÉRAIRE
J’ai passé ma première année à Guercif entre schémas anatomiques, botanique et échantillons de roches, dévoué à mon rôle d’enseignant de « Sciences naturelles ». Pourtant, en moi, sommeillait un « littéraire » nourri par mon baccalauréat en Lettres Modernes. Quatorze ans de labeur ne pouvaient se suffire du titre d’instituteur stagiaire. En juin 1974, je décidai de passer le concours d’accès aux Centres Pédagogiques Régionaux (CPR) pour régulariser ma situation.
LE PARADOXE DE FÈS : L’ÉCHO D’UN RÊVE ANCIEN
À Rabat, j’avais deux convocations : l’une pour Oujda et l’autre pour Fès. Un vieux souvenir resurgit : celui où je voulais rejoindre mes amis Abdessalam et Tayeb en Sciences économiques à Fès, avant que l’orientation ne m’impose les Lettres à Taza. Je choisis Fès par proximité à Rabat où je me trouvais pour rendre visite à mes amis de ma première année universitaire en sciences économiques, ignorant quelle épreuve m’y attendait. Le dimanche matin, devant les listes, mon nom brillait pour le concours de Langue et littérature françaises. Quelle ironie ! Fès, qui m’avait refusé comme étudiant en économie, m’ouvrait ses bras comme professeur de la langue de Molière. Je passai l’épreuve et repris le train de nuit pour être en classe à Guercif le lundi matin.
MEKNÈS : BÂTIR LA DIGNITÉ PAR LES MOTS
L’été m’apporta la réussite et mon affectation au CPR de Meknès (1974-1976). C’était le retour à la valise et à l’exil, mais un « exil rémunéré » qui me permettait de poursuivre ma mission familiale. Je partageais mon salaire avec précision : une part pour Meknès, la plus grande pour Guercif, assurant la vie de huit personnes et les études de mes frères Hassan, Noureddine et de ma sœur Karima. À Meknès, je n’étudiais pas seulement pour le savoir, mais pour fortifier cette citadelle bâtie sur les larmes de ma mère et ma propre sueur.
CONCLUSION : LE CERCLE ACCOMPLI
Je réalisai à Meknès que le hasard de Fès n’en était pas un. Le destin m’avait ramené à ma spécialité originelle. Si j’étais allé à Oujda, j’expliquerais aujourd’hui le fonctionnement des organes ; Fès a choisi que j’interprète les mouvements de l’âme et de la beauté. La formation de Meknès fut le pont entre « la description de la matière » et « l’analyse du sentiment ». Le cercle entamé à Taza se refermait, et l’épopée de mes mémoires se poursuivait d’une voix littéraire assurée.

