
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

PRÉFACE : LE SERMENT DE LA LUMIÈRE
Les mémoires ne sont pas un simple rappel d’événements passés, mais une tentative de comprendre les fils invisibles qui ont tissé nos destins. Dans ce chapitre de « Les Ports de la Vie », nous nous tenons à la lisière de deux mondes : celui des rêves estudiantins fougueux de Rabat et celui du devoir moral rigoureux de Guercif.
C’est le récit de cet instant où l’on comprend que le véritable diplôme n’est pas un parchemin accroché au mur, mais la capacité à transformer le néant en existence et l’ombre en clarté, pour rester fidèle aux racines alors que le deuil et la précarité menaçaient de tout engloutir.
CHRONIQUE DU PASSAGE : ENTRE L’IVRESSE DE RABAT ET LES CRIS DU FOYER
Les roues du bus de la vie continuent de tourner, dévorant l’asphalte vers un ailleurs incertain. Tandis que ton regard s’égare derrière la vitre, la mémoire remonte le fil des occasions manquées, ce désir de suivre tes amis, Abdessalam et Tayeb, vers les sciences économiques à Fès. Mais le destin en avait décidé autrement : tu es resté à Taza, fidèle aux Lettres, comme si cette terre refusait de te laisser partir avant que tu ne sois prêt à affronter la tempête qui s’annonçait.
Une fois le baccalauréat en poche, tu as pourtant forcé les portes du possible. Direction Rabat, la capitale des rêves et des luttes, pour t’inscrire en Sciences Économiques. Là-bas, tu retrouves tes compagnons de route. Vous êtes six, entassés dans une demeure modeste du quartier « Raja-f-Allah », partageant le pain, l’espoir et cette demi-heure de marche quotidienne vers la faculté, sous un soleil de plomb ou une pluie fine, croisant le vacarme des bus dont tu n’avais pas toujours le prix du ticket.
Cette année universitaire 1972-1973 fut une parenthèse enchantée de militantisme au sein de l’UNEM. Entre les slogans enflammés et les vagues de répression qui emportaient tes camarades vers les geôles, tu apprenais que la liberté avait un prix. Mais derrière ce tumulte estudiantin, une ombre te rongeait. Contrairement à tes camarades de Taza, de Guercif, d’Aknoul, de Tahla ou de Kassita, tu étais le seul à porter sur tes épaules le poids d’un dénuement extrême.
LE VISAGE DE LA MISÈRE : LE SACRIFICE DU FILS
Ta bourse d’études, ces mille dirhams dérisoires encaissés chaque trimestre, tu les partageais avec ta famille restée à Guercif. Depuis que ton père avait rejoint le Compagnon Suprême, ta maison était devenue une nef en perdition. Ta mère, cette veuve courageuse qui n’avait jamais connu le besoin de quémander, se voyait désormais contrainte, dans le secret des ruelles, de prêter ses mains fatiguées à d’autres femmes pour des tâches ingrates, espérant en retour de quoi assurer la subsistance des orphelins.
La misère n’était plus une idée, elle était devenue un gouffre. Tu voyais tes deux frères cadets quitter les bancs de l’école primaire, non par manque de talent, mais parce que la faim rend les livres trop lourds et que la quête du pain quotidien ne tolère aucun délai. Au même moment, ta petite sœur, le dernier bourgeon de la famille, s’apprêtait à entrer au cours préparatoire (CP), portant son cartable de toile usée à l’instant précis où tu devais choisir entre ton avenir et leur survie.
DE L’AMPHITHÉÂTRE À LA CRAIE : LE RETOUR DU VEILLEUR
C’est là que le rêve universitaire s’est brisé, ou plutôt, qu’il s’est incliné devant la majesté du devoir. Tu as compris que la dignité de ta mère, dont les mains se crevassaient pour quelques miettes, valait plus que tous les diplômes de Rabat. Le 15 octobre 1973, à seulement dix-neuf ans, tu as mis tes ambitions « entre parenthèses » pour devenir le rempart de ta lignée.
Tu es revenu à Guercif, non plus comme l’élève qui courait dans les couloirs, mais comme instituteur stagiaire chargé des cours de Sciences Naturelles au sein du même établissement, devenu le Lycée Hassan Dakhil. Tu te retrouves soudain dans la salle des professeurs, assis aux côtés de ceux qui t’avaient formé : M. Laurent, l’enseignant de français, ou Si Zouhir, ton professeur d’arabe. Ton premier salaire fut une bouée de sauvetage lancée dans les eaux troubles du besoin. Tu as troqué tes manuscrits d’économie contre la craie et le tableau, afin que ta sœur puisse apprendre à lire, que tes frères ne s’égarent pas et que ta mère puisse enfin fermer sa porte sur une table qui n’est plus vide.
LA LUMIÈRE APRÈS L’OMBRE : LE RETOUR DU FILS ENSEIGNANT
Te voilà de retour au bercail, à Guercif. Le destin t’a revêtu de la blouse de jeune enseignant de Sciences Naturelles. Les conditions de vie s’améliorent au fil des mois, à mesure que tes salaires se succèdent. Il aura fallu que tu atteignes l’âge de dix-neuf ans pour connaître le miracle de l’eau courante et de l’électricité dans un logis de trois pièces. Fini la corvée d’eau dans la séguia de l’oued Meloulou, fini la lampe à pétrole et la bougie qui vacillait sur tes préparations de cours.
Pourtant, au milieu de ce confort nouveau, un regret lancinant demeure : l’absence de ton père. Tu aurais tant voulu qu’il goûte à cette eau limpide, qu’il te raconte ses récits à la lumière de ces ampoules. Ce changement radical n’est pas le fruit du hasard, mais celui de « l’anneau magique » forgé durant quinze longues années de scolarité, depuis ce jour de 1958 où ta mère t’inscrivit à l’école moderne. Tu es désormais le pilier sur lequel repose la dignité retrouvée des tiens.
LE SACRE DU FOYER : LES YEUX DE LA MÈRE ET LE SALUT DES MAÎTRES
Dans la salle des professeurs, une étrange distorsion temporelle s’opère. S’asseoir face à ceux qui incarnaient l’autorité absolue du savoir n’est pas chose aisée. Tu sens le poids du regard des anciens ; les coopérants français t’observent avec une fierté paternelle, tandis que Si Zouhir te couve d’un regard de salut, un passage de témoin silencieux.
Mais le véritable théâtre de ta victoire se joue entre les murs de la nouvelle demeure. Tu n’oublieras jamais le visage de ta mère lorsqu’elle a pressé, pour la première fois, l’interrupteur électrique. Ses doigts, usés par le labeur, ont fait jaillir une clarté qui semblait chasser les fantômes de la misère. Elle regardait l’eau couler du robinet avec une incrédulité pieuse. Chaque soir, alors que tu corrigeais tes copies sous la lumière franche, elle s’approchait et murmurait des bénédictions. Le petit garçon de 1958 avait restauré l’honneur du nom ; elle redevenait la « Lalla » respectée, dont la table ne connaîtrait plus l’angoisse du lendemain.
CONCLUSION : LE TRIOMPHE DES RÉCITS
En fin de compte, ce n’est pas seulement le salaire mensuel qui a éclairé la maison, mais la fidélité à ces contes que le père narrait les nuits de famine. Les jours ont prouvé que l’investissement dans « l’anneau magique du savoir » est le seul capable de renverser les rapports de force avec le destin. Aujourd’hui, en revisitant cette étape, je réalise que mon sacrifice universitaire n’était pas une perte, mais la première leçon de « Sciences Naturelles » de la vie : la survie n’appartient pas au plus fort, mais à celui qui possède un cœur assez vaste pour porter les douleurs des siens, et une main capable de transformer le malheur en dignité.
