
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Ce récit constitue désormais le cœur battant du cinquième volet de tes mémoires, structuré pour refléter ta progression de l’enfant du souk à l’étudiant de la nuit.
Ce récit est plus vibrant. La dimension sensorielle notamment les odeurs et les sons y est accentué et le portrait de ta fratrie y est renforcé pour souligner le poids symbolique que tu portes sur tes épaules.
LE SEL DE LA TERRE : CHRONIQUE D’UNE ENFANCE DE DEVOIR
L’Aîné de la lumière : Le temps des responsabilités
Tu appartiens à cette génération de l’ombre qui a dû inventer sa propre clarté. À Guercif, comme dans tant d’autres foyers marocains de cette époque, l’enfance n’était pas un âge de l’insouciance, mais un apprentissage précoce de la dignité par l’effort. Tu n’étais qu’un écolier, puis un collégien, mais tes mains portaient déjà les stigmates du labeur alors que ton esprit tentait encore de déchiffrer les mystères de l’école. Pour toi, comme pour tant d’autres camarades, les vacances scolaires n’étaient pas un synonyme de repos, mais le signal d’une mobilisation nécessaire pour la survie du foyer.
L’arène du souk : Le tumulte du mardi
À Guercif, le calendrier ne commence pas le lundi. Pour toi, le véritable début de la semaine, c’est le cri du mardi. Bien avant que le soleil ne darde ses premiers rayons sur les sommets de la Gaada, tu es déjà arraché au sommeil. Le mardi, tu ne connais pas la grasse matinée. Tu marches dans le froid du petit matin, les mains enfoncées dans tes poches pour protéger tes doigts.
Arrivé devant l’étal du marchand de primeurs, c’est une chorégraphie du chaos : les camions déchargent dans un fracas métallique, les ânes braient, et l’odeur de la terre humide mêlée au fumier et à la menthe fraîche t’envahit. Ta voix, encore fragile, se fait forte, presque autoritaire, pour interpeller les passants et vanter la fraîcheur des produits : « Approchez ! Les meilleurs produits ! Prix raisonnables ! » Tu vois défiler ces pères au regard grave et ces femmes en haïks. Tu pèses sur la balance à plateaux, ajustant les poids de fer avec une précision de vieux commerçant, tu emballes, tu t’épuises jusqu’au milieu de l’après-midi.
Ta récompense ? Elle ne brille pas. Ce sont ces légumes meurtris, ces tomates un peu trop molles, ces carottes tordues ou ces fruits « invendus » que tu serres contre toi comme un trésor. En rentrant, couvert de poussière, tu sais que ces quelques kilos épargnent à ton père et à ta mère une dépense impossible, protégeant ainsi le maigre budget familial qui vacille sous le seuil de pauvreté.
Entre cambouis et luzerne : L’atelier d’Ahmed Ciclisse
L’été venu, le décor change mais l’effort reste le même. Tu deviens l’ombre de « Ahmed Ciclisse ». C’est un petit royaume de fer et de caoutchouc où tu apprends la mécanique de la survie. Dans l’odeur de graisse et de caoutchouc, tu soignes les blessures des bicyclettes, ces montures d’acier si précieuses. Tu démontes les roues, tu colmates les chambres à air avec une concentration de chirurgien, tu graisses les roulements.
Mais la journée ne s’arrête pas à l’atelier. Quand l’ombre s’allonge et que la chaleur tombe, Ahmed te confie une mission de terre. Tu quittes les outils pour la faucille. Tu te retrouves dans les champs pour couper la luzerne. Chaque geste de la lame est une promesse de nourriture pour les deux vaches, les veaux et les deux chèvres du patron. Tu es le pont entre la machine et la terre, entre la ville et l’étable. Le soir, en te lavant les mains au savon de Marseille pour essayer de retrouver la peau claire de l’étudiant, tes vêtements exhalent un mélange singulier de cambouis et de verdure broyée.
Le cycle des récoltes : La ronde des fruits
Tu suis le rythme des saisons comme un calendrier de survie. Ta main se tend vers les branches ployant sous les abricots et les pêches au cœur de l’été, où tu dois grimper avec la légèreté d’un chat pour ne pas meurtrir les chairs fragiles. Puis, quand la lumière devient plus rasante, tu affrontes la rudesse de la cueillette des coings, ces fruits d’or lourds et duveteux.
Enfin vient la saison reine : la récolte des olives. C’est la période la plus rude, le froid pince tes doigts dès l’aube et les échelles sont glissantes sous la pluie de novembre. On secoue les branches pour recueillir l’or noir et vert sur les draps. Chaque fruit cueilli est une pierre ajoutée à l’édifice de ton éducation ; tu ne cueilles pas seulement des fruits, tu cueillis ton droit d’étudier.
La veillée au bout de la bougie : Le poids de l’aîné
Le soir tombe à Guercif et la maison se resserre. Dans l’unique pièce qui sert de refuge à toute la famille, l’espace est une géographie précise du cœur. Ton père dort d’un côté et près de lui ton frère Miloud. De l’autre, autour de ta mère, se déploie le reste de la fratrie : Abdellah, Hassan, Noureddine, et la petite Karima. En tant qu’aîné, ta place est un privilège et un devoir, juste là, tout près de ma mère, faisant rempart. Pourtant, tu es toujours le dernier à rejoindre ce nid de chaleur.
Pendant longtemps, tu as travaillé à la lueur de la lampe . Mais tu n’as jamais oublié cette remarque de ton père, dite avec une gentillesse qui faisait plus mal qu’un reproche : « Éteins la lampe, mon fils, et dors. Il faut économiser cette goutte de pétrole, car je n’ai plus de quoi en racheter demain. » Ces mots n’étaient pas une interdiction d’étudier, mais un rappel de la fragilité de votre quotidien.
Par respect filial, tu as pris une décision d’homme : désormais, tes devoirs se feront à la lueur d’une bougie, achetée avec tes propres sous gagnés au souk ou à l’atelier. Seul, debout ou accroupi dans le silence où montent les respirations régulières des tiens, la flamme vacillante dessine des ombres sur les murs. Tu regardes tes frères dormir et une mélancolie t’envahit : tu sais que pour Miloud et Abdellah, le chemin de l’école s’arrêtera après la cinquième année primaire pour celui-là et au cours de la deuxième année primaire pour celui-ci. Tu étudies pour eux, pour elle, pour tous. Tu es le gardien de la lumière, transformant ta sueur du jour en savoir nocturne.
Le prix de la lumière
Regarder en arrière, c’est réaliser que chaque bougie brûlée était un investissement sur l’homme que tu allais devenir. Tu n’achetais pas seulement de la cire, tu achetais ta liberté. Quand enfin la mèche s’éteignait, tu te glissais sans bruit à ta place, près de ta mère, portant sur tes vêtements l’odeur mêlée de la cire chaude et du cambouis, fier d’avoir gagné le droit d’apprendre sans rien coûter à la lampe paternelle. La lumière que tu as allumée à cette époque ne s’est jamais éteinte ; elle témoigne qu’aucune obscurité n’est assez dense pour celui qui décide de fabriquer son propre jour.
Annexe : Éléments généalogiques narratifs simplifiés
Repères familiaux.
Cette annexe accompagne les différents épisodes de ces mémoires. Elle n’interrompt pas le récit : elle en éclaire les arrière-plans. Elle est écrite dans le même mouvement narratif, à la deuxième personne, afin de rester en continuité avec la voix du livre.
Ton père, M’barek KHOUKHCHANI ben Ayyad ben Mohand ben El Haj Nasser, avait déjà traversé la perte avant que tu ne viennes au monde. De son premier mariage avec sa cousine paternelle, Yettou bent Nbou, étaient nés Ayyad, Nasser et Hadda. La mort emporta d’abord la mère, puis, quelques années plus tard, Hadda. Il resta de cette première famille une absence durable et deux fils confrontés très tôt à l’idée du manque.
Après ce veuvage, ton père ne se remaria pas par empressement, mais par nécessité humaine et familiale. Ce fut El Wazna, sa sœur unique, épouse de Boudali Essalhi, que tous appelaient « Mi Laâziza », qui proposa l’union avec Haji Ayada bent Ahmed Aqchar, ta mère, elle-même marquée par une séparation antérieure. Elle n’avait pas eu d’enfants, mais elle savait relier les destinées, et son rôle fut déterminant dans l’équilibre à venir.
De ce second mariage, vous êtes nés six, unis par le même père et la même mère. Tu es Mohamed, l’aîné, suivi de Miloud, Abdellah, Hassan, Noureddine, le benjamin des garçons, et Karima, la seule fille, arrivée en dernier. Vous formiez le cœur vivant de la maison, sans mesurer encore que votre venue répondait à des absences plus anciennes.
Avant de devenir ta mère, Haji Ayada avait été l’épouse de son cousin paternel, M’hand Farit. De cette première union étaient nées Hadda et Fatima, restées auprès de leur père après le divorce. Elles existaient pour toi à distance, comme une part silencieuse de l’histoire maternelle, rappelant que l’amour et la filiation peuvent se poursuivre même lorsqu’ils ne partagent plus le même toit.
Ainsi, tu as grandi au croisement de plusieurs lignées. Ayyad et Nasser étaient tes frères par le père, Hadda et Fatima tes sœurs par la mère, tandis que Miloud, Abdellah, Hassan, Noureddine et Karima partageaient avec toi le même sang et la même enfance. Très tôt, tu as appris sans qu’on te l’explique que la famille ne se réduit pas à un arbre généalogique, mais qu’elle se construit dans la cohabitation des histoires, des pertes et des recommencements.
