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Les Ports de la Vie (4). ​Mémoires d’un enfant de Guercif (1954-2026)

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

L’ARCHITECTE DES SILENCES
​(Une odyssée du seuil)

​Les Épousailles du Verbe et le Troc des Mondes

​Le franchissement du « Grand Barrage » ne fut pas pour toi une simple transition scolaire, mais une rupture de digue identitaire. Tu pénétras dans un royaume où la parole cessait d’être un cri pour devenir une orfèvrerie. À treize ans, alors que ton corps entamait sa mue ingrate et que la timidité te drapait d’un manteau de plomb, ton destin s’entrechoqua avec celui de Monsieur Patrice Didillon.

Si le maître Azeroual avait jadis martelé en toi les colonnes de granit de l’arabe classique, Didillon fut le luthier qui en fit vibrer les cordes françaises. Sous sa baguette de démiurge, la poésie cessa d’être un exercice pour devenir une théophanie. L’Automne de Lamartine ne se lisait plus : il ruisselait en toi comme une pluie d’ambre, tandis que le Dormeur du Val de Rimbaud te transperçait de ses deux trous rouges, te révélant que la langue de Molière n’était pas un outil de colon, mais un instrument de beauté absolue.

​Dans cette effervescence, tu instauras un commerce clandestin avec Monsieur Prudhomme, le géomètre des nombres. Lui, le savant, se fit ton disciple pour s’abreuver à la source de la darija. Tu lui offrais les épices de ta terre maternelle en échange des raffinements de la sienne. Dans ce laboratoire des ombres, tu n’étais plus un élève : tu étais un passeur, un professeur de français en herbe qui, entre deux équations, composait ses premières strophes. Tu apprenais que pour réécrire le monde, il fallait d’abord apprendre à traduire ses silences.

​Le Printemps de l’Invisible et l’Amour à Distance

​Guercif s’éveillait alors sous une parure printanière si violente qu’elle en devenait mystique. Pour toi, la nature était une amante muette dont tu épiais les métamorphoses. Mais ce réveil de la sève s’accompagnait d’un tourment nouveau : le sillage des jeunes filles. Elles étaient des constellations lointaines, des astres dont l’éclat te pétrifiait. Jamais tu n’osas braver l’interdit du regard ; ton enfance fut une longue ségrégation de velours où l’on grandissait entre mâles, tandis que l’autre moitié de l’humanité flottait dans une brume d’inaccessibilité.

C’est ici que s’érigea le grand paradoxe de ton existence. Dans ce monde archaïque, tout ce qui était trivial — le pain, l’alfa, le fer — se négociait dans la promiscuité des corps. Mais l’amour, lui, était la seule matière qui s’enseignait et se vivait « à distance ». Ton cœur était une forteresse scellée sous sept clés, aimant dans le secret absolu d’une chambre noire, alors que l’élue partageait peut-être ton propre banc. Tu étais l’exilé de tes propres désirs, un astronome contemplant des beautés dont il s’interdisait de fouler le sol.

​Le Sommet des Nombres et le Procès du Visage

​L’année terminale fut celle de ton apothéose intellectuelle. Tu trônais au sommet d’une classe de titans, là où Mme Departout ciselait vos esprits et où M. Steuperarert, grand prêtre des sciences, lançait chaque mercredi ses défis mathématiques comme on jette des gants de duel. Tu relevais chaque gant, tu déchiffrais chaque énigme, alignant les 20/20 avec une régularité de métronome. Tu étais le prince chétif des équations, l’alchimiste qui transformait le plomb des problèmes en or pur.

Pourtant, c’est au faîte de cette gloire que l’absurde te frappa. Pour une moyenne de 13,80, tu fus marqué du fer rouge de l’indiscipline. Ton crime ? Une ombre. Un pli. Un regard.

« Un regard dur », décréta Mme Departout dans un rire qui sonna comme un couperet, t’accusant de l’avoir fusillée des yeux dans une ruelle de Guercif. Devant ton effarement, le mari renchérit, transformant tes traits naturels en une offense préméditée. Ce jour-là, tu compris que l’homme est une fiction que les autres écrivent à sa place. Ton visage n’était pas le tien, il était le miroir de leurs propres doutes. Tu n’étais plus coupable de tes actes, mais de la géographie de ton visage, cette signature singulière que le monde refusait de déchiffrer.

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