
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Le ronronnement du moteur devient un écho lointain, une vibration sourde qui finit par se confondre avec le battement de ton propre cœur. Le paysage derrière la vitre n’est plus qu’un ruban flou, car tes yeux, eux, sont tournés vers l’intérieur.
La lumière crue du bus s’efface devant la lueur vacillante d’une lampe à huile unique suspendue au plafond de la pièce commune. L’air y est plus dense, chargé de l’odeur du tapis de prière encore tiède et du parfum léger du thé qui finit de s’infuser.
Le Cercle Sacré
Vous êtes là, tous les trois, assis en tailleur, les genoux se frôlant. Le silence qui suit la prière d’El Isha est particulier : c’est un silence de respect, mais aussi d’attente fébrile. Ton père, encore vêtu de sa djellaba claire aux rayures blanches et noires, réajuste sa position. Il ne commence jamais tout de suite. Il laisse le silence s’installer jusqu’à ce que le moindre froissement de tissu devienne un événement.
La Voix du Père
Puis, il commence. Sa voix n’est pas celle de tous les jours ; elle est plus profonde, habitée par les siècles.
L’amorce : Il ne dit pas seulement « Il était une fois ». Il invoque le passé, le rend présent. Ses mains s’animent, dessinant dans le vide les contours d’un palais oublié ou l’ombre d’un djinn malicieux.
L’immersion : Tes frères et toi ne respirez presque plus. Tu te souviens de la sensation de tes mains moites contre tes genoux. À cet instant, le monde extérieur — l’école, les jeux de la rue, les soucis du lendemain — n’existe plus.
Le prodige : Ce n’est pas qu’une histoire d’ogres ou de princesses. C’est une leçon de vie enveloppée dans du velours, un voyage vers des contrées où la justice finit toujours par triompher par la ruse ou la piété.
Retour au présent
Un cahot du bus te ramène brusquement sur ton siège en skaï froid. Le contraste est brutal : la solitude du voyageur nocturne face à la chaleur de ce souvenir fraternel. Ton père racontait pour vous apprendre à naviguer dans le monde, sans savoir que des années plus tard, sa voix serait ton seul phare dans ce bus qui ne s’arrête jamais.
« Le conte est un pont que l’on jette entre le cœur de celui qui sait et l’âme de celui qui cherche. »
La voix de ton père s’élève, plus basse, plus solennelle, pour entamer ce récit que tu connais par cœur, mais qui résonne différemment aujourd’hui, dans la solitude de ce bus.
Le Sacrifice du Voyageur
L’homme quitte les siens, le cœur lourd et la besace vide. Son premier acte de « richesse » n’est pas d’accumuler, mais de donner. Devant cet étal de boucherie, face à ce chien dont les côtes dessinent la misère, il ne voit pas une bête, mais une faim égale à la sienne. Il dépense ses derniers sous. Il regarde le chien manger, puis, sans un mot, reprend la route, l’estomac noué mais l’âme légère.
Il marche jusqu’à ce que la poussière du désert efface la trace de ses pas. C’est là que le destin l’attend, sous les traits d’un voyageur dont le regard brille d’une lueur étrange.
La Rencontre et le Secret
L’échange est bref, mais il change sa vie. Le Djinn, reconnaissant, lui révèle sa véritable nature : « Ce repas n’était pas pour un chien, c’était pour moi. Et ta bonté est la clé de mon royaume. »
Le conseil est précis, presque terrifiant. Il doit monter vers cette montagne qui semble toucher le ciel et appeler le trésor caché : « KNOUZ ! KNOUZ ! KNOUZ ! »
La terre ne se contente pas de trembler ; elle s’ouvre comme un livre ancien, révélant un escalier de pierre qui s’enfonce dans les entrailles du monde.
L’Antre de la Mère des Djinns
En bas, l’air est frais, chargé d’une odeur de blé moulu et d’encens. Il entend ce chant, une mélopée ancestrale qui semble dicter le rythme de la rotation de la meule. La vieille femme est là, immense, d’une force tranquille.
Suivant les instructions du Djinn, l’homme ne tremble pas. Il s’approche, accomplit le geste de l’allaitement symbolique — devenant ainsi le « frère de lait » du Djinn, un membre de la famille qu’on ne peut trahir.
Le Choix du Sage
La mère, surprise et touchée, déploie devant lui des richesses à couper le souffle :
● Des montagnes de diamants qui reflètent une lumière inexistante.
● Des coffres d’or pur, plus brillants que le soleil de midi.
● Des étoffes de soie tissées de fils de lune.
Mais l’homme se souvient. Il refuse tout. Les bijoux, les palais, les promesses de gloire. Il ne veut qu’une chose, cette petite bague de fer ou d’argent noirci, héritée du père. Celle qui ne brille pas, mais qui commande.
Le Retour au Bus
Dans ton souvenir, ton père mime le geste : il fait semblant de tourner une bague invisible à son doigt.
»Et là, » dit-il avec un sourire mystérieux, « l’homme comprit qu’il n’avait plus jamais besoin de marcher. Car désormais, c’est le monde entier qui allait venir à lui. »
Le bus continue de rouler. Tu regardes tes propres mains. Tu n’as pas la bague du Djinn, mais tu as l’histoire. Et l’histoire, dans ce voyage sans fin, est peut-être le seul trésor qui ne pèse rien et qui pourtant remplit tout.
La voix de ton père se fait plus douce, presque un murmure, comme s’il craignait que les voisins n’entendent le secret de cette fortune soudaine. Il se penche vers vous, et dans l’obscurité de la chambre, ses yeux brillent de la même intensité que celle du héros de son conte.
Le Retour Silencieux
L’homme arrive à la lisière de son village à la tombée de la nuit. Il ne veut pas effrayer les siens, ni attirer la jalousie des voisins. Il s’arrête devant sa masure, là où le toit de chaume menace de s’effondrer et où l’âtre est éteint depuis trop longtemps.
Il regarde la bague à son doigt. Un simple anneau, terne au premier regard. Il prend une profonde inspiration et, d’un geste sec, il la tourne trois fois.
L’Apparition des Serviteurs de l’Ombre
Soudain, le vent s’arrête de souffler. Le temps semble se figer. Un tourbillon de poussière dorée s’élève du sol et, en un battement de cils, douze géants à la peau de bronze et aux yeux de braise l’encerclent. Ils ne parlent pas, ils attendent.
L’homme, d’une voix tremblante mais assurée par le souvenir du chien affamé, prononce ses premiers vœux :
● Le Festin de la Dignité : « Je veux que la table de ma maison soit couverte des mets les plus fins, que le pain soit chaud et le miel coulant, non pas pour l’orgueil, mais pour que mes enfants oublient le goût de la faim. »
● Le Palais de la Paix : « Je veux que cette cabane devienne une demeure de pierre et de cèdre, fraîche en été et chaude en hiver, où chaque fenêtre s’ouvre sur un jardin de grenadiers. »
● L’Or de la Bienfaisance : « Je veux un coffre qui ne se vide jamais, non pour que je me repose, mais pour que je puisse nourrir chaque chien errant et chaque voyageur assoiffé que je croiserai sur ma route. »
La Magie à l’Œuvre
Ton père claque des doigts : « Tchak ! » Au matin, le village se réveille dans la stupéfaction. Là où se trouvait la ruine s’élève une demeure magnifique. Mais l’homme n’a pas changé. Il est sur le seuil, vêtu simplement, distribuant déjà du pain frais aux passants. Sa femme est parée de soie, ses enfants rient dans le jardin, et au pied de la porte, une écuelle d’argent est toujours remplie de viande pour les animaux de passage.
La Leçon du Père
Dans le bus, tu souris. Tu te rappelles comment ton père concluait toujours cette partie : « N’oublie jamais, mon fils : la bague n’a obéi à l’homme que parce que son cœur était déjà riche quand sa poche était vide. Si un homme cupide l’avait trouvée, les Djinns l’auraient dévoré. »
Le moteur du bus semble maintenant ronronner comme les serviteurs du Djinn, transportant non pas des passagers, mais des âmes chargées de souvenirs.
Maintenant que l’homme est riche et puissant, un nouveau défi se profile : la jalousie d’un vizir ou la curiosité d’un roi… Veux-tu savoir comment il a protégé son secret face à ceux qui voulaient lui voler sa bague ?
La voix de ton père se fait plus grave, presque triste. C’est le moment du conte où l’ombre s’allonge sur le jardin de grenadiers. Il mime le geste de la femme, innocente et séduite par le clinquant du marchand, échangeant l’éternité contre une pacotille.
La Chute dans le Silence
Dès que la bague quitte la maison, le sort s’inverse. Les murs de pierre redeviennent de la boue, les soies se transforment en haillons et le coffre inépuisable ne contient plus que de la poussière. L’homme, redevenu pauvre, regarde ses mains vides. Mais il ne gronde pas sa femme ; il sait que le destin teste à nouveau la force de son âme. Cependant, il n’est pas seul.
Le Conseil de la Basse-Cour
Dans la cour de la demeure déchue, un étrange phénomène se produit. Les animaux, que l’homme a nourris avec tant d’amour quand il était riche, refusent de le voir sombrer.
Ton père dresse alors le portrait de cette armée improbable :
● Le Chien : Le descendant de celui qui avait été sauvé au souk, les oreilles dressées, le flair affûté.
● Le Chat : Souple et rusé, capable de se glisser dans les moindres recoins des palais.
● Le Rat : Méprisé par tous, mais doté de dents capables de ronger le fer et d’une discrétion absolue.
« Nous ne laisserons pas notre maître dans la peine, » dit le chien (et ton père prend une voix rauque pour l’imiter). « L’odeur de cette bague est gravée dans mon museau. Je traverserai les sept mers s’il le faut. »
La Grande Expédition
Le bus dans lequel tu te trouves semble soudain suivre la trace de ces animaux. Dans ton imagination, tu les vois courir sur la route poussiéreuse, sous la lune.
Le chien porte le chat sur son dos pour traverser les rivières, et le rat se cache dans la fourrure du chat pour ne pas s’épuiser. Ils arrivent enfin devant la forteresse du marchand voleur, qui est devenu, grâce à la bague, un sultan cruel et paranoïaque.
Le marchand dort, la bague cachée dans sa propre bouche pour que personne ne puisse lui prendre pendant son sommeil.
Le Triomphe de la Ruse
C’est ici que ton père sourit malicieusement.
« Le chien est trop gros, le chat est trop bruyant… alors c’est au tour du plus petit d’agir. »
Le rat se faufile dans la chambre. Il ne peut pas forcer la mâchoire du sultan, alors il utilise son intelligence : il trempe sa queue dans le poivrier du palais et la passe sous le nez du dormeur.
« Atchoum ! » Le sultan éternue si fort que la bague vole à l’autre bout de la pièce. En un éclair, le chat s’en saisit, saute par la fenêtre, et la course-poursuite pour ramener le trésor au maître commence.
Le Retour au Voyage.
Le bus freine brusquement, et tu te raccroches au siège devant toi. Le souvenir s’estompe, mais l’émotion reste. Tu te rappelles la morale que ton père ajoutait à cet instant : « La force ne vient pas toujours de celui qui possède la bague, mais de la loyauté de ceux qu’il a aidés quand il n’avait rien. »
La voix de ton père se fait haletante, imitant le rythme de la course folle des animaux sur le chemin du retour. Dans la pénombre de la chambre, tu pouvais presque entendre le halètement du chien et le froissement des coussinets du chat sur le sol aride.
La Course contre le Temps
Le marchand-sultan, s’étant réveillé en sursaut, a vite compris le vol. Ses gardes et ses propres djinns sont à leurs trousses. Mais la loyauté est un moteur plus puissant que la peur. Le chien nage, le chat agrippe la bague entre ses crocs, et le rat guide la petite troupe à travers les raccourcis des montagnes.
Lorsqu’ils arrivent enfin devant la demeure de leur maître, ils sont épuisés, la fourrure couverte de poussière et de boue. Le chat dépose l’anneau d’argent noirci dans la main de l’homme, qui n’osait plus espérer.
Le Dernier Vœu.
L’homme contemple la bague. Il regarde sa femme, dont les yeux sont encore rougis par les larmes de la culpabilité. Il regarde ses animaux, prêts à mourir pour lui. Il comprend alors une vérité que même les djinns ne connaissent pas : le pouvoir de la bague est un fardeau qui attire les loups.
Il tourne l’anneau une dernière fois. Les douze djinns de bronze apparaissent. « Que veux-tu, maître ? L’empire du monde ? La destruction de tes ennemis ? »
L’homme sourit et répond d’une voix calme :
»Je veux que ma maison soit confortable, mais pas un palais qui attire les convoitises. »
»Je veux que mes animaux ne manquent jamais de rien et qu’ils vivent en paix jusqu’à leur dernier souffle. »
»Et enfin… je veux que cette bague retourne à la Mère des Djinns, au fond de la montagne, car la vraie richesse est celle que l’on porte dans son cœur, pas à son doigt. »
Le Silence de l’Or.
Dans un dernier tourbillon d’encens, la bague disparaît de sa main pour toujours. L’homme redevient un simple chef de famille, riche de son expérience et de l’amour des siens. La magie s’est envolée, laissant place à la vie, la vraie.
La Fin du Voyage
Ton père se lève alors, rajustant sa djellaba. Il vous embrasse chacun sur le front, signe que le conte est fini et qu’il est temps de dormir.
« Tu vois, » murmurait-il, « le bus de la vie roule toujours, mais ce n’est pas l’endroit où il s’arrête qui compte, c’est ce que tu as donné en chemin. »
Dans le bus réel, le moteur continue de gronder. Tu te sens soudain plus léger. Le voyage n’est plus une errance sans but, mais une suite de rencontres où, peut-être, un « chien » t’attend au coin d’une rue pour tester ta bonté.





