
Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Introduction.
À chaque anniversaire de la Fête du Trône, le Roi Mohammed VI prend la parole pour dessiner les contours de sa vision pour le Maroc, évaluer le chemin du développement et réaffirmer les constantes du projet sociétal. Mais le discours du 27e anniversaire de son intronisation, prononcé le soir du 29 juillet 2026, a revêtu cette année une tonalité exceptionnelle. Il incarne, dans son essence, une méthodologie globale de gouvernance, et pose des critères clairs permettant de lire la performance politique, non seulement au niveau de l’État, mais aussi à celui des partis. En lisant ce discours sous l’angle politico-organisationnel, nous nous trouvons face à un document de référence qui évalue la réalité de l’action politique, et révèle le fossé profond entre ce que le Roi veut pour ses citoyens et ce que les partis offrent comme produit politique, dépourvu d’esprit national et de rigueur organisationnelle. Cet article tente, dans une analyse objective, d’aborder le contenu du discours du Trône et de lire la réalité des partis à sa lumière, en décrivant la crise de confiance grandissante, l’absence regrettable d’autocritique, et le pari d’un avenir incertain.
1. L’État institutionnel face aux partis en déliquescence.
Le discours du Trône affirme que le Roi place « l’élévation de la mission de service du peuple et la garantie à tous les Marocains des conditions d’une vie libre et digne » au cœur de ses priorités, se déchargeant de toute quête de « gloire personnelle » ou de « reconnaissance d’un rôle de leader ». Cette clarification de la nature de la relation entre le souverain et le sujet constitue, en profondeur, une charte éthique de gouvernance qui place le citoyen au centre du processus politique. Dès lors, une question fondamentale s’impose : si telle est la préoccupation du Roi, quelle est donc celle des secrétaires généraux des partis, qui s’accrochent à leurs fauteuils de direction depuis plus de 15 ans, et modifient les statuts internes pour assurer leur propre pérennité ?
La réalité des partis marocains aujourd’hui reflète une crise de confiance aiguë. Les études de terrain indiquent que 70 % des jeunes Marocains ont perdu confiance dans le travail politique partisan, et que le taux de militants effectifs au sein des organisations partisanes ne dépasse pas 1 %. Ce recul retentissant n’est pas le fruit du hasard, mais la conséquence logique du comportement des directions, sous lesquelles les partis se sont transformés en espaces de profits personnels et de rente politique, loin des préoccupations quotidiennes des citoyens. Alors que le Roi porte haut l’étendard du service du peuple, les partis s’enlisent dans leurs querelles internes autour du leadership et des postes, comme si le citoyen n’était qu’un électeur sollicité saisonnièrement, puis oublié une fois le scrutin clos.
2. Les acquis nationaux face à la crédibilité perdue.
Le Roi exprime dans son discours sa « fierté pour les acquis réalisés, ainsi que son optimisme pour l’avenir ». Ces acquis, comme les décrit le discours, sont « le fruit d’une orientation stratégique claire, d’un travail assidu fondé sur la bonne gouvernance, le suivi rigoureux, l’autocritique constructive, et la projection vers l’avenir avec détermination et esprit positif ». Il s’agit donc d’une méthodologie de travail intégrée reposant sur quatre piliers fondamentaux : la stratégie, la gouvernance, l’autocritique et la prospective.
Où en sont les partis au regard de ces quatre piliers ?
Si l’on applique ce critère aux organisations partisanes, on découvre qu’elles ne disposent d’aucune stratégie nationale claire, et qu’elles vivent au rythme des « hommes d’affaires et détenteurs de capitaux » qui possèdent une influence considérable au sein de la structure partisane, au point que la direction centrale danse bien souvent sur leur air. Cette structure asymétrique rend impossible toute gouvernance interne, car la décision devient tributaire d’équilibres financiers et économiques fragiles qui servent les intérêts étroits avant les programmes nationaux. Quant à l’autocritique, elle est totalement absente ; bien plus, une culture de la peur vis-à-vis des détenteurs d’influence financière domine les militants et empêche toute reddition de comptes réelle. Et lorsque la critique disparaît, la vision future s’évanouit, et les partis ne sont plus que de simples machines électorales qui réagissent aux événements au lieu de les anticiper.
3. La confiance et la sérénité du Roi face à l’effroi des directions.
Le Roi exprime dans son discours un « sentiment positif de confiance et de sérénité qui lui donne force et motivation pour poursuivre ses efforts ». Cette confiance n’est pas le fruit d’un optimisme naïf, elle provient de la clarté de la vision, du suivi rigoureux des grands chantiers, et de la capacité à prendre des décisions audacieuses. En revanche, qu’est-ce qui motive les directions des partis à s’accrocher à leurs fauteuils malgré le déclin de leur popularité ?
La réponse est simple : la « rente politique » liée à leurs relations avec les « hommes d’affaires », car la position partisane, surtout dans les partis qui étaient ou restent proches des cercles de décision, ouvre des portes vers des privilèges, et garantit la pérennité de l’influence à travers des réseaux d’intérêts, même si le prix à payer est la perte de crédibilité aux yeux de l’opinion publique. Ce fait explique le phénomène du maintien des directions historiques pendant quatre mandats ou plus, et explique également la réticence de ces directions à tout renouvellement sérieux, car le renouvellement signifierait la perte du contrôle sur les sources de financement et de soutien financier. La peur n’est pas celle de l’avenir, mais celle de la perte des gains personnels. C’est ici que se révèle le grand paradoxe : le Roi est serein et confiant en l’avenir car il bâtit pour la patrie, tandis que les dirigeants des partis craignent l’avenir car ils bâtissent pour eux-mêmes.
4. Les partis entre majorité et opposition : l’absence d’autocritique.
L’autocritique constructive évoquée par le Roi est l’un des mécanismes les plus importants de correction politique et administrative, ce qui en fait une condition essentielle pour tout projet réformiste sérieux. Mais les partis, qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition, traitent la critique comme une arme dirigée contre l’autre, et non comme un outil d’examen de soi. Les partis de la majorité s’abstiennent de critiquer le gouvernement qu’ils soutiennent, et avancent des justifications fallacieuses pour chaque dysfonctionnement, tandis que les partis d’opposition se contentent de critiquer le gouvernement sans jamais pointer leurs propres manquements, comme s’ils étaient au-dessus de tout reproche. Ainsi, l’autocritique disparaît des deux côtés, l’occasion de se corriger s’évapore, les échecs s’accumulent, et le fossé se creuse entre l’élite politique et la rue.
Cette absence d’autocritique n’explique pas seulement la dégradation de l’image des partis, elle explique aussi comment des organisations politiques peuvent rester prisonnières des mêmes dirigeants, des mêmes idées et des mêmes pratiques pendant des décennies, comme si elles étaient en marge des profondes transformations sociétales que connaît le Maroc. Des transformations qui exigent de l’action politique qu’elle soit plus flexible, plus innovante, et plus réactive aux aspirations des citoyens, qui suivent de près, sur les médias et les réseaux sociaux, les contradictions des partis.
5. Vers un horizon incertain : les partis et le pari du renouveau.
La persistance des partis dans cet état de relâchement organisationnel, d’absence d’autocritique et d’obsession pour les luttes internes au détriment de l’intérêt national, conduira inévitablement à approfondir la crise de confiance entre le citoyen et l’institution partisane, et peut-être à un glissement plus grand vers les formes alternatives d’expression politique, comme la société civile, les mouvements protestataires, et même le boycott électoral silencieux. Le Roi a d’ailleurs appelé dans son discours à « la projection vers l’avenir avec détermination et esprit positif », une projection qui suppose que cet esprit positif englobe tous les acteurs politiques, et en premier lieu les partis.
Or, la réalité actuelle confirme que les partis, dans leur majorité, ne sont pas prêts pour ce défi, car le changement radical exige de surmonter la peur de perdre les acquis matériels, une volonté collective de restaurer la confiance, et une acceptation de l’autocritique comme mode de vie et non comme simple slogan dans les congrès. Sans cela, les partis resteront de simples vitrines ternes du paysage politique, incapables de jouer leur rôle dans la formation des élites et la gestion des affaires publiques, ce qui alourdira le fardeau de l’État et accroîtra l’isolement du citoyen vis-à-vis de ses institutions représentatives.
Conclusion.
Dans le discours du Trône de l’année 2026, le Roi Mohammed VI a présenté, en toute clarté, une feuille de route intégrée pour une bonne gouvernance, fondée sur quatre piliers : la stratégie, la gouvernance, l’autocritique et la vision prospective. Ces piliers, s’ils s’appliquent à la trajectoire de l’État et aux grands chantiers de développement, s’appliquent également et nécessairement aux partis politiques, qui sont censés être le levier de la démocratie et le lien entre l’État et le citoyen. Mais la réalité des partis, telle que révélée par les données disponibles, montre une contradiction flagrante entre cette vision royale et la pratique partisane quotidienne.
Les partis marocains, qui perdent leur crédibilité année après année, qui se disputent les fauteuils de direction au lieu de rivaliser sur les programmes, qui redoutent l’autocritique et recourent aux gains personnels via les réseaux d’argent et d’affaires comme substitut aux projets nationaux, se trouvent aujourd’hui à un véritable carrefour. Soit ils procèdent à une révision sérieuse, ouvrent la voie aux nouvelles générations, et élaborent des programmes réalistes répondant aux aspirations des jeunes et des couches défavorisées, soit ils restent prisonniers de leur crise, ce qui approfondira le fossé entre eux et la société, et les rendra incapables de remplir leur rôle historique dans la construction d’un Maroc démocratique et participatif.
Au final, le discours du Trône demeure un miroir reflétant la réalité de l’action politique, et une mesure impartiale du degré d’engagement des acteurs envers l’esprit de responsabilité nationale. Les partis qui aspirent à être dignes de confiance, et qui veulent contribuer efficacement à la dynamique de développement, sont invités à prendre en compte cette vision, et à entamer une autocritique sincère, car la persistance dans les pratiques actuelles n’est pas seulement une trahison du mandat, mais aussi un gaspillage de capacités nationales qui auraient pu être un véritable levier pour les défis à venir.



