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Tunisie : la liberté ne se gouverne pas par décret. Quand un peuple se remet debout, nul pouvoir ne peut arrêter le cours de l’Histoire.

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

Par : Mohamed KHOUKHCHANI

L’Histoire est riche d’une leçon que les régimes autoritaires semblent condamnés à oublier : un pouvoir peut gouverner par la peur pendant un temps ; il ne peut durablement étouffer l’aspiration d’un peuple à la liberté, à la dignité et à la justice.

La Tunisie en offre aujourd’hui une nouvelle illustration.

Premier pays à avoir allumé, en décembre 2010, la flamme du Printemps arabe, elle avait démontré qu’un peuple uni pouvait renverser une dictature et ouvrir la voie à une transition démocratique fondée sur le pluralisme, les libertés publiques et l’État de droit. Cette révolution n’appartenait pas seulement aux Tunisiens ; elle incarnait un immense espoir pour l’ensemble du monde arabe.

Pourtant, quinze ans plus tard, une partie importante de la société tunisienne considère que cet acquis démocratique s’est profondément érodé. Depuis le 25 juillet 2021, le président Kaïs Saïed a progressivement concentré entre ses mains les principaux leviers du pouvoir. Ses partisans y voient une réponse à l’instabilité politique et à la corruption ; ses détracteurs dénoncent un recul démocratique marqué par l’affaiblissement des contre-pouvoirs et des libertés publiques.

La démocratie ne saurait pourtant se résumer à la seule légitimité électorale. Elle repose sur un équilibre entre les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, sur une justice indépendante, une presse libre, une société civile active et la protection des droits fondamentaux. Ces principes sont consacrés par les grands instruments internationaux, notamment la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et le Pacte international relatif aux droits civils et politiques, auquel la Tunisie est partie.

Lorsque des journalistes, des avocats, des magistrats, des responsables politiques ou des militants de la société civile expriment leurs inquiétudes quant au recul de ces garanties, leurs critiques méritent d’être examinées avec sérieux. Une démocratie vivante se nourrit du débat contradictoire ; elle ne s’en affaiblit pas.

La crise tunisienne ne se limite d’ailleurs pas aux institutions. Elle est aussi sociale et économique. Inflation, chômage, endettement, perte du pouvoir d’achat et désenchantement de la jeunesse alimentent une colère qui dépasse les clivages idéologiques. L’histoire montre que les difficultés économiques deviennent particulièrement dangereuses lorsqu’elles s’ajoutent à un sentiment d’absence de perspectives politiques.

Dans ce contexte, les déclarations du président algérien Abdelmadjid Tebboune en soutien aux autorités tunisiennes ont suscité de nombreuses réactions. Le soutien entre États voisins est légitime lorsqu’il vise la stabilité régionale. En revanche, lorsque des propos officiels semblent assimiler des contestataires à des terroristes sans décision judiciaire établissant de tels faits, ils prêtent le flanc à la critique. Dans tout État de droit, la qualification de « terroriste » relève de la justice, non du débat politique.

Cette polémique renvoie à un principe fondamental du droit international : la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, inscrite dans la Charte des Nations unies. Ce principe vaut pour tous les pays, quels que soient leur poids géopolitique ou leurs alliances.

L’expérience du Printemps arabe démontre également qu’aucune transition démocratique n’est linéaire. L’Espagne post-franquiste, le Portugal après la Révolution des Œillets, les pays d’Europe centrale après la chute du mur de Berlin ou encore plusieurs nations d’Amérique latine sorties des dictatures militaires ont montré qu’il faut souvent des années, parfois des décennies, pour construire des institutions solides, restaurer la confiance des citoyens et ancrer durablement la culture démocratique.

La Tunisie n’échappe pas à cette réalité historique.

Les peuples peuvent connaître des reculs. Ils peuvent traverser des périodes de désillusion. Ils peuvent même voir leurs conquêtes provisoirement remises en cause. Mais l’Histoire montre également que les aspirations profondes à la liberté ne disparaissent jamais. Elles changent de forme, de génération et de langage, avant de ressurgir avec une force renouvelée.

Le Printemps arabe n’a certes pas atteint partout les objectifs que ses initiateurs espéraient. La Syrie a sombré dans une guerre dévastatrice ; la Libye demeure confrontée à de profondes divisions ; le Yémen continue de souffrir d’un conflit prolongé. Ces tragédies rappellent qu’une transition démocratique exige des institutions fortes, le dialogue et le rejet de la violence.

La Tunisie peut encore démontrer qu’une autre voie demeure possible : celle de la réconciliation nationale, du pluralisme, du respect des libertés publiques et de la primauté du droit.

Car une vérité traverse toutes les époques : les régimes fondés essentiellement sur la concentration du pouvoir peuvent durer longtemps ; ils ne sont jamais éternels. Les peuples, eux, demeurent.

Victor Hugo écrivait : « Rien n’est plus puissant qu’une idée dont l’heure est venue. »

L’idée de liberté appartient désormais au patrimoine politique de la Tunisie. Elle survivra à tous les gouvernements, parce qu’elle est devenue l’expression d’une conscience citoyenne que nul décret, nul procès et nulle prison ne pourront définitivement faire taire.

Conclusion.

Les prisons peuvent enfermer des femmes et des hommes ; elles ne sauraient emprisonner les idées. Les décrets peuvent suspendre des institutions ; ils ne peuvent suspendre le cours de l’Histoire.

Depuis Carthage jusqu’à la Tunisie contemporaine, cette terre n’a cessé d’être un foyer de civilisation, de savoir et de renouveau. C’est pourquoi il est permis de croire que le peuple tunisien, qui a allumé la première flamme du Printemps arabe, saura retrouver, par des voies pacifiques et dans le respect de l’État de droit, le chemin d’une démocratie apaisée, fondée sur la liberté, la justice et la dignité.

L’Histoire nous enseigne enfin une vérité immuable : les pouvoirs passent, les peuples demeurent. Les régimes se succèdent, mais les aspirations profondes à la liberté finissent toujours par renaître. Aucun dirigeant, aussi puissant soit-il, ne peut durablement confisquer la volonté d’un peuple de choisir son destin.

Et lorsque l’Histoire rend son verdict, ce ne sont ni la peur ni la force qui triomphent, mais la persévérance des peuples dans leur quête inlassable de liberté.

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