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La fébrilité érigée en diplomatie

Par :  Allal KHEIREDDINE

Par : Allal KHEIREDDINE

Il existe une manière simple de mesurer la santé d’une politique étrangère : observer ce qui la fait élever la voix. Les États assurés de leur trajectoire commentent peu les réussites d’autrui ; ils les enregistrent, les évaluent, et poursuivent. Ceux que le doute tourmente en font des affronts personnels. À ce critère, la soirée du 27 juillet aura été plus instructive que bien des rapports d’ambassade, car ce n’est pas le contenu des propos du président algérien qui surprend, c’est leur température. Un homme calme n’a pas besoin de dire qu’il détient des preuves. Un homme sûr de son projet n’a pas besoin d’expliquer qu’il n’y gagne rien. Un homme qui n’est pas contrarié ne prévient pas qu’on le raidit en le contrariant.  » Si vous me titillez, c’est le lion en moi qui vous calmera » LOL !

Trois dates suffisent à situer cette fébrilité. Le 19 juillet, à Freetown, en marge du 69ᵉ sommet ordinaire de la CEDEAO, les chefs d’État ouest- africains ont paraphé l’accord intergouvernemental encadrant le Gazoduc Africain Atlantique : près de 6 800 kilomètres, treize pays traversés, quelque 25 milliards de dollars, et les études techniques, environnementales et d’ingénierie désormais achevées. Le Royaume et la Mauritanie, qui ne siègent pas dans l’organisation, signeront lors d’une cérémonie ultérieure : le projet porte donc déjà le nom du Maroc sans que le Maroc ait eu à s’y présenter en demandeur. Le 20 juillet, Pedro Sánchez arrivait à Alger pour y parler gaz ; la coïncidence est cruelle, elle n’est pas fabriquée. Le 27 juillet au soir, enfin, la télévision publique algérienne diffusait l’entretien périodique du chef de l’État avec des représentants de la presse nationale, précédé toute la journée d’un montage promotionnel destiné à en ménager les effets.

Il faut regarder cette vidéo jusqu’au bout, car elle constitue le meilleur commentaire de la séquence de Freetown. En une soirée, le président aura mis en cause un État du Golfe sans le nommer (c’est devenu une signature tebbounienne : il ne nomme jamais un État qui lui tient tête et le contrarie dans ses délires) mais en multipliant les indices : « là où ils mettent les pieds, il y a du sang qui coule », « qu’ils nous laissent tranquilles », « nous avons des preuves », « ce micro-État est malfaisant », dénoncé à propos du Mali une manœuvre étrangère visant, selon ses mots, à « l’isoler de l’Algérie pour en faire une proie facile », promis à quiconque menacerait la Tunisie par le terrorisme de souffler « la tente de ses parents », démenti que l’Algérie ait jamais réclamé des quotas de visas à la France, assuré n’avoir « ni ennemis ni adversaires » au sein de l’Union européenne et qualifié de conjoncturels les différends avec Paris. Pas un mot, en revanche, sur l’état des libertés publiques. L’inventaire d’une seule soirée dessine une carte : à l’ouest une rupture, au Golfe une accusation, au sud une tutelle, au nord une amitié proclamée le jour même où l’on désigne des ennemis.

Le verbe employé pour Bamako mérite pourtant d’être retenu contre celui qui l’a prononcé, car l’isolement qu’il décrit si justement n’est pas celui du Mali. Un pays qui se brouille tour à tour avec son voisin de l’Ouest, avec un partenaire du Golfe, avec l’ancienne puissance coloniale au gré des saisons, et qui doit se poser en protecteur armé de son voisin de l’Est pour exister à ses côtés, n’est pas encerclé : il se retire. La signature de Freetown lui aura été insupportable pour une raison très simple — elle ne s’adressait pas à lui. Personne, à Abuja, à Dakar ou à Nouakchott, n’a délibéré contre Alger ; on a délibéré sans Alger, ce qui est infiniment plus humiliant.

De là cet argument, avancé pour défendre le corridor transsaharien — 4 128 kilomètres, dont 2 310 en territoire algérien, premier coup de pioche à Aoulef le 4 juin (Capmad) —, selon lequel l’Algérie n’aurait rien à y gagner et n’agirait que par sollicitude envers le Niger et le Nigeria LOL !. 

Il ne s’agit pas de polémiquer avec une telle proposition : il suffit de la dérouler. Ou bien elle est fausse, et l’on ment à un peuple auquel on demande de financer un ouvrage de treize milliards de dollars ; ou bien elle est vraie, et l’on avoue engager la rente nationale sans contrepartie attendue, ce qui ne s’appelle plus une politique énergétique. Il n’existe pas de troisième terme. On notera d’ailleurs que la même grammaire gouverne toute l’intervention : on affirme détenir des preuves sans les produire, on affirme un désintéressement sans l’établir, on affirme une sérénité que le ton dément. L’assertion y tient lieu de démonstration ; privilège de qui parle devant un auditoire dont il a lui-même choisi les questions.

Le passage consacré à la Tunisie restera néanmoins le plus révélateur, non seulement par sa vulgarité , l’expression employée relève d’une langue de trottoir dont l’usage, dans la bouche d’un chef d’État, se commente de lui-même, mais aussi par son présupposé. En s’instituant garant armé de la sécurité d’un État souverain qui n’a rien demandé, on ne le protège pas : on le place sous tutelle, et l’on inflige à Tunis quelque chose de plus grave qu’une menace, une diminution.

Il acte par là une affirmation d’un responsable algérien qui considère que la Tunisie n’est qu’une « Wilaya parmi les autres de l’Algérie ». Seulement. La souveraineté ne se sous-traite pas, fût-ce par affection déclarée.

L’histoire, sur ce point précis, offre un terme de comparaison dont la précision confine à la cruauté. En 1980, la Tunisie de Bourguiba subissait l’assaut de Gafsa, un commando d’une soixantaine d’hommes armés, soutenu par la Libye et l’Algérie, infiltré depuis Tébessa, en territoire algérien. Interrogé sur les écrans français, Hassan II répondit non par la menace mais par la définition : on pouvait, expliqua- t-il, faire boiter ce pays des années durant, mais pour effacer le conscient et le subconscient tunisiens il faudrait une bombe atomique, et peut-être plusieurs ; le Royaume, ajouta-t-il, se tiendrait prêt à défendre militairement la Tunisie, si Tunis le demandait. Tout est dans cette nuance Royale !

Les deux hommes offrent une protection ; ils ne l’offrent pas à la même Tunisie. Le premier la définit par ce qu’elle est, une conscience collective qu’aucune force n’abolit, et subordonne son concours à une demande, c’est-à-dire à l’exercice d’une souveraineté. Le second la définit par la menace qui pèserait sur elle, et n’attend rien : il annonce. L’un grandit celui qu’il secourt, l’autre se grandit lui-même, et l’on comprend que la formule ait heurté, à Tunis, une part notable de l’opinion, qui a relevé qu’on peut décliner une tutelle sans être ingrat.

Ce contraste n’est pas affaire de tempérament ; il est structurel, et il court depuis Boumediene, qui rêva d’opposer à la stature du roi une magistrature équivalente, jusqu’à Bouteflika, qui en emprunta le protocole, la durée, les mises en scène et jusqu’aux cadences oratoires, sans jamais acquérir la légitimité, laquelle ne s’imite pas plus qu’elle ne se décrète. On a voulu à Alger une monarchie présidentielle ; on n’a obtenu ni la monarchie, qui suppose une continuité consentie, ni la République, qui suppose une alternance réelle, mais cet objet hybride où le pouvoir se transmet en vase clos tout en prétendant procéder du suffrage. La sagesse arabe avait fixé l’image : le corbeau qui voulut imiter la démarche du perdreau ne l’acquit jamais, et perdit la sienne.

Reste ce dont l’entretien ne parle qu’en creux, et qui brûle. Plus de dix-sept mille hectares partis en fumée cet été, six morts, des températures atteignant quarante-neuf degrés sur certaines zones côtières, quarante-cinq foyers encore actifs au plus fort de la vague, les festivals d’août suspendus, des malades évacués en urgence de l’hôpital de rééducation de Seraïdi, sur les hauteurs d’Annaba. Le président annonce avoir ordonné une enquête approfondie sur les circonstances des incendies : on cherchera donc des coupables plutôt que des appareils. Car l’Algérie ne possède pas un seul Canadair et consacre, pour la seule année 2026, vingt-cinq milliards de dollars à sa défense ; elle ne dispose cet été que de deux Beriev russes, moins adaptés aux reliefs accidentés que les appareils dont dispose le Royaume.

En 2021, le Maroc avait officiellement proposé d’envoyer une flotte de Canadair ; l’offre fut refusée, et l’on préféra louer des appareils à des pays lointains. Cinq étés plus tard, la question ne se pose même plus : elle a été rendue impensable, accepter une intervention marocaine contredirait le récit officiel de la puissance régionale. Il y a pour cela une formule ridicule, النيف والخسارة, l’orgueil et la perte, et l’on n’en trouvera pas de plus exacte. « Ce sont des images que vous ne voyez qu’en Algérie », a dit le président des scènes de solidarité populaire. C’est vrai, et ce n’est pas un compliment : ailleurs, on voit d’autres images, celles d’avions.

Un chef d’État nerveux n’est pas seulement un homme irrité ; c’est un document. Ce que la fébrilité du 27 juillet a laissé filtrer, c’est le subconscient d’un pouvoir qui a cessé de distinguer l’intérêt stratégique de sa propre susceptibilité. L’intérêt stratégique est patient, impersonnel, cumulatif : il se moque d’être humilié pourvu qu’il avance, il accepte les signatures des autres, il achète des Canadair parce que les forêts brûlent et non parce que l’achat honore quelqu’un. La susceptibilité, elle, est instantanée, personnelle et stérile : elle exige des réponses immédiates, elle refuse les secours qui pourraient ressembler à une dette, elle prend un gazoduc pour une gifle et un voisin prospère pour une accusation. Lorsque la seconde se substitue au premier, un État ne conduit plus une diplomatie, il administre un amour-propre, et l’on mesure alors ce que coûte, en hectares et en vies, une politique étrangère qui se règle sur l’humeur d’un homme.

Rabat demeure indifférente à cet entretien et ne répondra pas, non par dédain, mais parce que le calendrier lui tient lieu d’argumentaire : société de projet à Casablanca, autorité de gouvernance à Abuja, mobilisation des investisseurs, décision finale d’investissement attendue dans l’année. C’est la seule réplique qui vaille, et c’est aussi la plus dure, puisqu’elle consiste à ne rien dire. À ce degré, l’isolement n’est plus subi : il est administré. Ce n’est plus une conjoncture, c’est une méthode. Et il ne reste, de ce côté-ci d’une frontière fermée depuis trente et un ans, qu’à souhaiter au peuple algérien que ses forêts survivent à la fierté de ceux qui parlent en son nom.

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