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Discours du Trône 2026: Mohammed VI, une conception de la puissance fondée sur les résultats plutôt que sur la rhétorique

Par: Abdelhakim YAMANI*

Par: Abdelhakim YAMANI*

Les discours prononcés à l’occasion de la Fête du Trône occupent, dans l’architecture institutionnelle marocaine, une fonction particulière. Ils ne relèvent pas du genre du discours de politique générale, ni de celui de l’allocution protocolaire. Ils constituent, année après année, les jalons d’une doctrine qui se construit par accumulation, chaque édition reprenant, prolongeant ou infléchissant les orientations fixées par les précédentes. Le discours de 2026, prononcé alors que le Royaume s’apprête à connaître une échéance électorale législative, s’inscrit dans cette continuité tout en portant un accent particulier sur la question de savoir ce qui, précisément, constitue la puissance d’un État.

La présente analyse ne procède pas à un résumé paragraphe par paragraphe du texte. Une telle démarche, si elle a sa valeur documentaire, manquerait l’essentiel : la cohérence d’ensemble d’un propos qui, sous des dehors sobres, engage une redéfinition du vocabulaire même de la puissance régionale et internationale. L’objectif est ici d’identifier la doctrine politique, institutionnelle et géopolitique qui structure le discours, d’en explorer les sous-textes et d’en situer la portée dans le contexte régional et international qui est le sien.

Il convient de poser d’emblée une précaution méthodologique. Ce qui suit relève, pour une part substantielle, de l’analyse interprétative : certaines formulations seront lues comme porteuses de sens implicites, de messages adressés à des destinataires qui ne sont jamais nommés. Ces lectures seront systématiquement présentées comme telles, au moyen de formulations qui en marquent le statut hypothétique — « peut être interprété comme », « semble traduire », « suggère », « laisse entrevoir ». Rien de ce qui relève de l’interprétation ne sera présenté comme une certitude, et l’analyse s’efforcera à chaque étape de distinguer ce qui est explicitement énoncé de ce qui procède d’une lecture construite.

Le contexte dans lequel ce discours est prononcé mérite également d’être rappelé. Vingt-sept années après l’accession du Roi au Trône, le Royaume s’apprête à connaître un renouvellement de ses instances législatives, dans un environnement régional que les publications spécialisées décrivent, de manière convergente, comme traversé par des recompositions sécuritaires et politiques significatives, notamment dans l’espace sahélien et au sein de l’architecture institutionnelle ouest-africaine. C’est dans ce double contexte — intérieur, marqué par l’échéance électorale, et régional, marqué par l’instabilité de plusieurs cadres de coopération existants — que s’inscrit le discours dont il est ici question.

La thèse centrale que cette étude entend étayer peut se formuler ainsi : Mohammed VI oppose, dans ce discours, une conception de la puissance fondée sur les résultats, la stabilité institutionnelle et la performance stratégique à une conception fondée sur la rhétorique, les proclamations et la personnalisation du pouvoir. Le discours ne revendique à aucun moment un leadership régional ; il affirme au contraire que l’influence d’un État est la conséquence naturelle de la qualité de ses institutions, de sa stabilité politique, de sa crédibilité internationale, de sa capacité d’anticipation, de sa performance économique et de sa souveraineté stratégique. Autrement dit, la puissance n’est pas ici posée comme un objectif que l’on annoncerait, mais comme le produit d’un modèle d’État dont la performance parle d’elle-même.

Une redéfinition du critère de puissance

La phrase par laquelle s’ouvre véritablement le discours, après l’invocation liminaire et l’évocation de la reconnaissance envers le bienfait divin, mérite un examen approfondi : « Jamais la poursuite d’une gloire personnelle, ni l’envie de consécration par le titre de « Leader continental ou international » n’ont été une fin pour Moi. » Cette phrase n’est pas un exorde de circonstance. Elle constitue un acte de langage précis, dont la fonction est d’écarter, avant même que le bilan ne soit dressé, un cadre d’interprétation possible de ce bilan.

On peut observer que le Roi ne dit pas : « le Maroc est la première puissance régionale » ou « nous sommes les meilleurs ». Il dit : « je ne recherche pas le titre. » La différence est de nature, non de degré. Une affirmation de supériorité s’inscrit dans le registre de la comparaison et de la proclamation ; un refus du titre s’inscrit dans le registre du critère. En retirant toute valeur symbolique au titre pour la reporter intégralement sur l’action, le discours déplace le terrain du jugement : il ne s’agira plus, dans les pages qui suivent, de savoir si le Maroc mérite d’être reconnu comme une puissance, mais de savoir ce que le Maroc a produit, construit, sécurisé.

Cette opération rhétorique peut être interprétée comme une réponse implicite à un contexte régional et international dans lequel la revendication de statut — le terme de « leader continental ou international » employé dans le texte le suggère directement — occupe une place croissante dans la compétition entre États, y compris à travers des postures où l’affirmation précède, voire remplace, la démonstration. Le discours ne nomme aucun acteur, aucun pays, aucun rival ; il ne s’agit pas d’un texte de politique comparée visant un adversaire identifié. Ce qui est visé, plus fondamentalement, c’est un mode d’exercice de la puissance : celui qui s’énonce, par contraste avec celui qui se construit.

Le choix lexical n’est pas neutre non plus s’agissant du terme « rhétorique », employé plus loin dans le texte lorsque le Roi évoque la nécessité qu’« un idéal de confiance et d’optimisme » l’emporte « sur toute rhétorique susceptible de nourrir désespoir et frustration ». Le terme, dans son acception courante, désigne l’art du discours persuasif ; son usage ici, en position de repoussoir, suggère une défiance à l’égard des postures où la parole publique se substitue à l’action publique. On peut y lire, sous une forme prudente qui n’exclut pas d’autres lectures possibles, une mise en garde adressée autant à l’environnement extérieur qu’au débat politique intérieur, dans un contexte où le pays s’apprête à connaître un renouvellement de ses instances élues.

Ce premier mouvement du discours installe ainsi la grille de lecture qui en gouverne l’ensemble : la puissance n’est pas un titre à revendiquer, mais une propriété qui se déduit de l’observation des faits.

L’État avant le dirigeant : une doctrine de pouvoir

Le discours affirme, à propos des acquis énumérés, que « le résultat de notre action ne tient pas du hasard » et qu’il est « la conséquence d’une vision stratégique claire et d’une doctrine de pouvoir dont les maîtres-mots sont la prise d’initiative, le suivi rigoureux, l’autocritique constructive et la réelle volonté d’aborder l’avenir avec détermination et positivité ». Cette formulation mérite qu’on s’y arrête, car elle opère un second déplacement, complémentaire du premier : celui qui va du dirigeant vers l’État, ou plus précisément vers une doctrine de gouvernement conçue comme un système reproductible, indépendant de la personne qui l’incarne à un instant donné.

Il est significatif que le texte n’attribue pas les résultats obtenus à une qualité personnelle — le charisme, la vision d’un seul homme, un talent singulier — mais à une méthode : initiative, suivi, autocritique, anticipation. Ces quatre termes composent un vocabulaire de gestion publique plus que de gouvernance charismatique. Ils renvoient à un modèle dans lequel la performance de l’État procède de processus institutionnalisés — le suivi rigoureux suppose des mécanismes de contrôle, l’autocritique constructive suppose une capacité d’évaluation et de correction — plutôt que de la seule volonté d’un dirigeant.

Cette insistance peut être mise en relation avec un autre passage du discours, dans lequel le Roi rappelle que sa préoccupation n’a jamais été un « mobile de satisfaction personnelle », mais un « sentiment gratifiant de confiance et de sérénité » tourné vers l’avenir collectif. La construction du propos écarte systématiquement le registre de l’accomplissement individuel pour lui substituer celui de la permanence institutionnelle. Le dirigeant s’efface, dans l’énonciation, derrière la doctrine qu’il incarne et qu’il revendique comme transférable — un point dont on verra plus loin qu’il trouve un écho direct dans les vœux formés par le Roi pour la période qui suivra les prochaines élections législatives.

Ce choix énonciatif tranche avec un modèle, observable dans plusieurs contextes internationaux contemporains, où le récit du succès national se confond explicitement avec la geste personnelle d’un dirigeant. Sans que le discours ne procède à une telle comparaison de façon explicite, la construction même de son argumentaire — qui attribue systématiquement les résultats à une méthode plutôt qu’à une personne — peut être lue comme une prise de distance implicite à l’égard de ce registre.

Cette doctrine de pouvoir, ainsi définie, s’inscrit dans une tradition de gouvernance que le discours qualifie lui-même d’« ancestrale », évoquant un « Etat-nation où les institutions remplissent leur rôle dans un esprit d’harmonie et de complémentarité ». La référence à la profondeur historique du modèle institutionnel marocain fonctionne ici comme un argument d’autorité : la performance récente n’est pas présentée comme une rupture ou une innovation conjoncturelle, mais comme la manifestation contemporaine d’une continuité de très longue durée. Ce faisant, le discours inscrit la doctrine de la puissance par les résultats dans une temporalité qui dépasse le cycle politique du moment, ce qui renforce, par construction, sa prétention à la permanence face aux aléas de la conjoncture électorale ou régionale.

Les institutions comme premier facteur de puissance

Un passage du discours mérite une attention particulière au regard de la thèse générale de cette analyse : celui où le Roi affirme que « ce qui rend le plus fier, c’est la sécurité et la stabilité qui règnent au Maroc, ainsi que le fonctionnement efficace des institutions publiques ». Cette phrase établit une hiérarchie explicite des motifs de fierté nationale, et cette hiérarchie place la stabilité institutionnelle avant la performance économique elle-même, alors même que cette dernière fait l’objet, plus loin dans le texte, d’un développement circonstancié et chiffré.

Le choix de cette hiérarchie n’est pas anodin. Il inverse un ordre d’exposition qui serait spontané dans un discours de bilan classique — où l’on commencerait par les résultats économiques, mesurables et immédiatement communicables, pour n’évoquer qu’ensuite, de manière plus abstraite, la qualité institutionnelle. En plaçant la stabilité en tête, le discours affirme que celle-ci est la condition de possibilité de tout le reste : la croissance, les investissements, la diversification industrielle ne sont rendus possibles, dans cette lecture, que par un cadre institutionnel qui fonctionne.

Cette lecture est corroborée par la formule selon laquelle « la stabilité politique et institutionnelle constitue une denrée rare et un atout d’une valeur inestimable », formule qui mérite un commentaire séparé tant elle condense, en une phrase, l’ensemble de la thèse défendue par le discours. Le terme de « denrée rare » emprunte au vocabulaire économique — celui de la rareté, de la valeur d’échange — pour le transposer au registre politique. Ce faisant, il présuppose un contexte de comparaison implicite : la stabilité n’est rare que par contraste avec un environnement où elle ne serait pas la norme. Le texte précise d’ailleurs ce contexte en évoquant « un contexte régional et international en proie à de nombreuses convulsions et à des tensions multiples », sans désigner nommément aucune situation particulière. On peut y voir une manière, prudente et non accusatoire dans sa formulation explicite, de situer la performance marocaine par contraste avec un environnement régional dont l’instabilité est présentée comme la condition ordinaire, contre laquelle le Royaume ferait figure d’exception.

Le discours va jusqu’à qualifier la stabilité de « variable-clé dans l’équation du développement au Maroc » et de « capital stratégique ». Le glissement sémantique du champ lexical de la sécurité vers celui du capital — une ressource que l’on accumule, que l’on investit, dont on tire un rendement — signale que la stabilité n’est pas seulement présentée comme un bien en soi, mais comme un actif productif, condition de toutes les performances énumérées par la suite. C’est là, sans doute, l’articulation la plus explicite de la thèse du discours : la puissance par les résultats suppose, en amont, une puissance par la stabilité, elle-même produite par la qualité institutionnelle.

Les signaux implicites : lecture des sous-textes

Au-delà de son architecture générale, le discours comporte plusieurs formulations dont la signification excède leur fonction descriptive immédiate. Ces formulations méritent d’être isolées et examinées l’une après l’autre, en veillant à ne jamais forcer l’interprétation au-delà de ce que le texte autorise raisonnablement.

La mention des « envieux » — le Roi évoquant les « marques d’admiration et d’estime » recueillies par le Maroc à l’occasion de l’organisation de manifestations continentales et internationales, « sans toutefois manquer de faire des envieux en certaines occasions » — constitue l’un des passages les plus rares du genre. Il est peu fréquent qu’un discours de cette nature reconnaisse explicitement l’existence de réactions hostiles ou concurrentielles suscitées par les succès du pays. Cette reconnaissance peut être lue comme une manière de neutraliser par anticipation toute critique extérieure : en nommant le phénomène — l’envie suscitée par la réussite — le discours en relativise la portée, la présentant comme la conséquence prévisible et presque valorisante du succès plutôt que comme une menace à prendre au sérieux. Le procédé rhétorique consiste à intégrer la critique anticipée dans le récit du succès lui-même.

La référence à la « gestion proactive des inondations qui ont touché le Gharb et le nord du pays » s’inscrit dans un registre différent, celui de la démonstration de résilience institutionnelle face à l’aléa. Le choix du qualificatif « proactive » — plutôt que, par exemple, « efficace » ou « rapide » — mérite attention : il suggère une capacité d’anticipation et de gestion en amont de la crise, non une simple réaction après coup. Cette formulation prolonge la doctrine énoncée en introduction, où l’anticipation figure explicitement parmi les maîtres-mots de la doctrine de pouvoir revendiquée. La gestion des catastrophes naturelles devient ainsi, dans l’économie du discours, un cas d’application concret de la doctrine générale plutôt qu’un développement isolé.

La mention de la campagne agricole 2025-2026, jugée favorable après plusieurs années où le Royaume a dû composer avec une pression hydrique documentée par de nombreux travaux tant nationaux qu’internationaux, peut elle aussi être lue comme un signal dont la portée dépasse la seule statistique agricole. En reliant explicitement cette conjoncture favorable au renforcement de « la sécurité hydrique et alimentaire », le discours inscrit un motif conjoncturel — une bonne pluviométrie — dans le registre plus large de la souveraineté, ce qui laisse entrevoir une volonté de présenter cette embellie non comme un simple aléa climatique heureux, mais comme la confirmation, au moins provisoire, d’une trajectoire de résilience construite dans la durée.

Le terme de « puissance régionale » n’apparaît, dans l’ensemble du texte, qu’à un seul endroit, et cet endroit est significatif : il concerne spécifiquement l’installation d’une « base industrielle et technologique de défense et de cybersécurité », dont le Roi indique qu’elle « confortera… le statut de puissance régionale qui échoit à notre pays dans ces filières ». Il est notable que le discours, qui s’ouvre par le refus explicite de toute quête de statut de leader régional ou international, n’emploie l’expression de puissance régionale que dans un contexte sectoriel précis — celui de l’industrie de défense et de cybersécurité — et non comme une revendication de statut géopolitique global. Cette circonscription du terme peut être interprétée comme une manière de concilier les deux mouvements du discours : le refus, au niveau du statut symbolique général, de toute revendication de leadership, et l’affirmation, au niveau sectoriel et capacitaire, d’une position de force dans des domaines considérés comme stratégiques. La puissance, dans cette lecture, ne se revendique pas comme statut mais se constate comme capacité, secteur par secteur.

La souveraineté intégrale comme condition de la liberté stratégique

Le discours développe, de manière peut-être moins immédiatement perceptible qu’un lecteur pressé ne le supposerait, une conception de la souveraineté qui déborde très largement le seul registre territorial ou diplomatique pour investir un nombre substantiel de secteurs. La sécurité alimentaire et hydrique est directement évoquée à propos de la campagne agricole 2025-2026, jugée favorable et dont le discours affirme qu’elle laisse le pays avec « une sécurité hydrique et alimentaire plus renforcée ». La souveraineté énergétique trouve son expression dans le développement des énergies renouvelables présentées comme devant devenir « un pilier de la sécurité énergétique », et plus spécifiquement dans la déclinaison opérationnelle de l’offre nationale en matière d’hydrogène vert, dont le discours signale le passage à une phase d’autorisations concrètes pour un premier ensemble de mégaprojets.

La dimension industrielle de cette souveraineté s’incarne dans les filières automobile et aéronautique, dont le texte souligne qu’elles ont dépassé, en proportion des exportations nationales, la filière historique des phosphates — un basculement dont la portée symbolique, au-delà de la seule performance chiffrée, n’échappera pas à un lecteur attentif à l’histoire économique du Royaume. La référence à l’entrée du Maroc dans le « cercle restreint des pays dotés des plus grands hubs spécialisés dans la fabrication des moteurs et des systèmes d’atterrissage des avions » relève du même registre : celui d’une souveraineté industrielle mesurée à l’aune de la maîtrise de segments technologiques à forte valeur ajoutée, plutôt qu’à celle du seul volume de production.

La dimension technologique se prolonge dans la mention du développement d’un « secteur intégré de batteries électriques », présenté explicitement comme une preuve de la capacité du pays « à anticiper les transformations technologiques à venir » — formulation qui, une fois encore, fait écho au vocabulaire de l’anticipation déployé dès l’introduction du discours. La souveraineté pharmaceutique et agroalimentaire est quant à elle quantifiée avec une précision inhabituelle pour ce type d’exercice : le texte indique que ces industries couvrent « désormais près de 80 % des besoins nationaux », chiffre qui vient documenter concrètement ce que le discours qualifie, dans le même mouvement, de « renforcement de la souveraineté nationale et… autosuffisance stratégique », érigés en « axes majeurs du développement industriel ».

Le volet le plus directement sécuritaire de cette souveraineté élargie apparaît avec l’annonce de l’installation d’une base industrielle et technologique de défense et de cybersécurité, déjà évoquée plus haut. Le rapprochement, dans une même phrase, de la défense et de la cybersécurité suggère que le discours conçoit la souveraineté numérique comme un prolongement naturel de la souveraineté militaire, sans toutefois que le texte emploie littéralement l’expression de souveraineté numérique — ce point relevant donc davantage d’une inférence raisonnable que d’une affirmation explicite.

Ce qui frappe, dans l’accumulation de ces registres — alimentaire, hydrique, énergétique, industriel, technologique, pharmaceutique, sécuritaire —, c’est leur explicitation conjointe dans le contexte d’un « retour du protectionnisme » et d’un « impératif de sécurisation des chaînes d’approvisionnement et de production » que le discours situe explicitement dans le contexte international contemporain. La souveraineté, dans cette lecture, n’est pas revendiquée pour elle-même, à titre de principe abstrait, mais présentée comme la condition matérielle d’une marge de manœuvre stratégique — ce que l’on pourrait désigner, en empruntant un vocabulaire qui n’est pas celui du texte lui-même mais qui en prolonge la logique, comme une liberté stratégique : la capacité d’un État à ne pas subir les arbitrages économiques et sécuritaires d’acteurs tiers.

Une diplomatie de l’offre : partenariats équilibrés et diversifiés

Le discours consacre un développement significatif à la position internationale du Royaume, développement qui mérite d’être lu en continuité directe avec les sections précédentes : c’est parce que le Maroc dispose, dans cette présentation, d’institutions stables et d’une souveraineté sectorielle affermie qu’il peut prétendre à une posture diplomatique déterminée. Le texte affirme que le Royaume s’est « consolidé » en tant qu’« acteur international crédible, respecté et écouté », et qu’il s’affirme comme « un opérateur économique de premier plan et un associé sollicité pour être partie prenante à des partenariats nouveaux, équilibrés et tournés vers l’avenir ».

La formulation mérite un commentaire. Le texte ne revendique jamais littéralement une position d’égalité avec ses partenaires — l’expression d’un partenariat « d’égal à égal » n’apparaît nulle part dans le discours — mais la logique qui irrigue le passage tout entier va dans ce sens : le Maroc y est présenté non comme un récipiendaire de partenariats qui lui seraient offerts, mais comme un acteur en mesure d’« interpeller l’ensemble de ses partenaires en toute confiance et transparence » et de « formuler… des offres de partenariat constructives et des initiatives de coopération prometteuses ». Le glissement du registre de la sollicitation vers celui de l’offre — le Maroc propose, plutôt qu’il ne sollicite — constitue l’un des marqueurs les plus nets de la posture diplomatique que le discours entend consacrer.

Cette diplomatie de l’offre s’accompagne d’une stratégie de diversification explicitement revendiquée : le Royaume affirme avoir « fait… le choix de diversifier ses partenariats afin de renforcer ses capacités et d’en accroître la portée dans tous les domaines ». Cette diversification peut être lue comme un principe de prudence stratégique cohérent avec la logique de souveraineté développée dans la section précédente : la dépendance excessive à l’égard d’un partenaire unique, quel qu’il soit, s’accorderait mal avec l’ambition de souveraineté intégrale par ailleurs affirmée. La diversification des partenariats fonctionne ainsi comme le pendant extérieur de la souveraineté intérieure : l’une et l’autre visent à réduire l’exposition du Royaume à des dépendances jugées structurellement risquées.

Cette logique de diversification, replacée dans le contexte plus large de la politique étrangère marocaine des dernières années, fait écho à une orientation déjà documentée par ailleurs : celle d’un rapprochement actif avec des pays sahéliens enclavés autour de projets d’accès à la façade atlantique, parallèlement à l’approfondissement de partenariats avec des puissances occidentales traditionnelles. Le discours ne mentionne aucun de ces chantiers de manière explicite, mais la cohérence qu’il affiche avec cette orientation antérieure suggère que la diplomatie de l’offre qu’il consacre ne constitue pas une inflexion nouvelle, mais la formalisation, au niveau doctrinal, d’une pratique diplomatique déjà engagée.

On notera enfin que le discours ne mentionne littéralement aucun partenaire par son nom. Cette absence délibérée de nomination — que l’on retrouve d’ailleurs pour l’ensemble du texte, à l’exception des références internes aux forces de sécurité et à la mémoire dynastique — confère au propos une portée générale qui permet à chaque partenaire, occidental ou africain, de s’y reconnaître ou de s’y projeter selon sa propre relation avec le Royaume, sans que le discours n’ait à arbitrer explicitement entre eux.

Les destinataires implicites du discours

Un discours de cette nature s’adresse simultanément à plusieurs publics, dont les attentes et les grilles de lecture diffèrent sensiblement. Sans prétendre épuiser cette pluralité ni attribuer au texte des intentions qui ne pourraient être étayées, on peut identifier plusieurs destinataires dont la présence, en filigrane, paraît raisonnablement établie par le contenu même du discours.

L’opinion publique marocaine constitue le destinataire le plus directement interpellé, ne serait-ce que par l’adresse récurrente « Cher peuple » qui scande le texte. C’est à elle que s’adresse le rappel des acquis sociaux, de la généralisation de la protection sociale, de l’exigence que les programmes de développement territorial intégré « englobent toutes les régions, sans exception aucune » — formulation qui, par sa précision même, laisse entrevoir une préoccupation à l’égard des inégalités territoriales persistantes.

Le futur gouvernement issu des prochaines élections législatives constitue un second destinataire, dont la présence est la plus explicitement thématisée du texte : le Roi y forme le vœu qu’après les élections « s’amorce un nouveau cycle… dont les maîtres-mots seront la préservation des acquis et la poursuite des projets et des réformes d’envergure ». Cette phrase, en forme de recommandation adressée à une équipe gouvernementale qui n’est pas encore constituée, prolonge directement la doctrine de la permanence institutionnelle examinée plus haut : les acquis engrangés, précise le texte, « transcendent les mandats gouvernemental et parlementaire » et procèdent d’« une dynamique cumulative vertueuse » qui dépasse le cycle électoral. Le message adressé au futur exécutif est donc moins un programme qu’un cadre : quelle que soit sa couleur politique, il est appelé à s’inscrire dans une continuité dont les termes sont fixés en amont.

Le secteur financier et les investisseurs constituent un troisième destinataire identifiable, auquel le discours s’adresse de manière presque directe lorsqu’il exhorte le « secteur financier national à continuer à accompagner l’investissement et les grands projets » et à « élargir qualitativement l’accès aux financements ». L’appel à une mobilisation accrue de l’épargne nationale, notamment institutionnelle, et à une redynamisation des marchés financiers, s’adresse à un public dont la décision d’investir ou non conditionne directement la réalisation des ambitions industrielles et énergétiques énoncées par ailleurs.

Les partenaires occidentaux, parmi lesquels la France occupe, dans le contexte diplomatique récent du Royaume, une position particulière, peuvent être considérés comme des destinataires implicites de la section consacrée à la diplomatie de l’offre, sans que le texte ne les désigne. De même, les partenaires africains, en particulier dans le contexte de la diversification revendiquée des partenariats, constituent un public dont la présence paraît cohérente avec l’ensemble de la doctrine extérieure du Royaume telle qu’elle a pu être documentée par ailleurs. Enfin, l’environnement régional dans son ensemble — les États dont la situation contraste, dans le discours, avec la stabilité revendiquée par le Royaume — constitue un dernier destinataire, dont la présence demeure de l’ordre de l’inférence raisonnable plutôt que de la certitude, le texte se gardant, on l’a dit, de toute désignation nommée.

Conclusion prospective

Le Discours du Trône 2026 ne cherche pas à démontrer que le Maroc est une puissance régionale au sens où ce terme est généralement employé dans le débat géopolitique contemporain — un statut que l’on revendiquerait, que l’on comparerait à celui d’autres États, que l’on projetterait sur la scène continentale ou internationale. Il propose, plus fondamentalement, un critère différent pour définir la puissance elle-même : celle-ci ne résulterait ni des proclamations, ni des ambitions affichées, ni des récits de grandeur, mais se mesurerait à la capacité d’un État à produire de la stabilité, à faire fonctionner ses institutions, à créer de la richesse, à innover, à protéger sa souveraineté et à inspirer la confiance de ses partenaires. C’est là, sans doute, ce qui fait l’originalité de ce discours au regard des exercices comparables : le Roi ne revendique pas la puissance, il en redéfinit les conditions de reconnaissance.

Une réserve analytique s’impose cependant, que toute étude sérieuse se doit de formuler : le geste consistant à refuser la rhétorique n’est pas lui-même totalement extérieur au registre rhétorique. Affirmer que l’on ne recherche pas la proclamation constitue, par construction, un énoncé public, prononcé dans un cadre solennel, devant une audience nationale et internationale — ce qui n’est pas sans une certaine tension avec le contenu même de l’énoncé. Cette tension ne disqualifie pas la thèse défendue par le discours ; elle invite seulement à la traiter comme un objet de langage dont l’efficacité rhétorique, aussi discrète soit-elle, mérite d’être reconnue au même titre que celle des discours plus explicitement proclamatoires qu’elle prend pour repoussoir implicite. La solidité de la doctrine de la puissance par les résultats se jouera, en définitive, moins dans l’énonciation que dans sa vérification empirique au fil des mois et des années à venir.

Cette hypothèse de lecture, si elle se confirme dans les mois qui viennent, devrait pouvoir être testée à l’aune de plusieurs développements observables à échéance de trois à six mois. Le premier concerne la transition gouvernementale elle-même : la manière dont le futur exécutif issu des élections législatives s’inscrira — ou non — dans le cadre de continuité fixé par le discours constituera un indicateur direct de la solidité de la doctrine de permanence institutionnelle qui y est affirmée. Un changement de majorité qui s’accompagnerait d’une rupture significative dans les orientations économiques ou sociales viendrait, à tout le moins, complexifier la thèse d’une puissance indépendante du cycle politique.

Le second développement à surveiller concerne la matérialisation effective des grands chantiers de souveraineté sectorielle évoqués dans le discours : le rythme de déploiement des mégaprojets liés à l’offre Maroc hydrogène vert, l’évolution de la base industrielle de défense et de cybersécurité, la progression de la couverture des besoins nationaux en produits pharmaceutiques et agroalimentaires. Ces chantiers, présentés comme la preuve tangible de la doctrine de la puissance par les résultats, constitueront le terrain sur lequel cette doctrine sera, dans les faits, éprouvée.

Le troisième développement concerne la réception internationale du discours, en particulier de la part des partenaires occidentaux et africains auxquels la section consacrée à la diplomatie de l’offre paraît implicitement s’adresser. La manière dont ces partenaires traduiront, ou non, dans leurs postures concrètes la reconnaissance d’un Maroc en position de proposer plutôt que de solliciter constituera un test empirique de la posture diplomatique revendiquée par le discours.

Il convient enfin de situer cette analyse dans la continuité des travaux antérieurs de l’Institut Géopolitique Horizons consacrés à la trajectoire institutionnelle du Royaume, en particulier ceux qui ont mis en évidence l’émergence d’un modèle d’État conçu comme un système de connexions stratégiques stabilisées plutôt que comme la simple projection d’une autorité personnelle. Le Discours du Trône 2026, lu à cette lumière, ne constitue pas une rupture doctrinale mais une explicitation particulièrement dense d’une doctrine dont les linéaments étaient déjà identifiables dans les prises de parole antérieures. C’est cette continuité, autant que le contenu spécifique du discours de cette année, qui en fait, pour l’analyse géopolitique, un objet d’étude durable.

* Président fondateur de l’Institut Géopolitique Horizons

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