
La politique souffre d’une crise de sens, dont le symptôme le plus visible est la défiance croissante des citoyens. Trop souvent, le spectacle de dérives individualistes – où l’ambition personnelle éclipse l’intérêt général – éloigne les Marocains des urnes. Pourtant, l’essence du mandat électif est ailleurs. Faire de la politique, ce n’est pas se servir, mais servir la cité ; ce n’est pas gérer sa propre carrière, mais panser les maux de la société et tracer les voies d’un développement partagé. À l’approche des échéances majeures de 2026 (législatives) et 2027 (communales, régionales et professionnelles), il est temps d’opposer à la « politique-carrière » une politique-service exigeante, où l’exercice du pouvoir implique un sacrifice lucide : celui de placer systématiquement la chose publique au-dessus des intérêts particuliers.
Cette exigence morale se double d’une urgence comptable. Les rapports publics de la Cour des comptes ne laissent guère de place à l’optimisme : sur les seuls exercices récents, plus de 1,8 milliard de dirhams d’anomalies financières ont été épinglées dans la gestion de certaines collectivités, dont près de 640 millions de DH de reliquats de subventions publiques non remboursés ou non justifiés. S’y ajoutent, pour les campagnes électorales, des écarts de plus de 200 000 DH par liste en moyenne dans la présentation des justificatifs, conduisant la Cour constitutionnelle à rejeter les comptes de plusieurs dizaines de candidats. Chaque dirham prélevé sur l’impôt du citoyen doit avoir pour unique destination l’amélioration transparente de son cadre de vie. Or, face à ces chiffres, la responsabilité des futurs élus est claire : assainir l’espace public, et non le gangrener.
Pour que la démocratie marocaine retrouve ses lettres de noblesse, elle doit s’appuyer sur des profils où la probité (Al-Amanah) et la compétence (Al-Kafaa) forment un binôme indissociable. Mais au-delà des qualités individuelles, un préalable structurel s’impose, que trop de candidatures ignorent encore : l’impératif de non-cumul des mandats et l’incompatibilité rigoureuse entre les fonctions économiques privées et l’exercice politique.
L’exigence cardinale : non-cumul et incompatibilité fonctionnelle.
Si la loi organique a posé un cadre, la pratique reste perméable aux arrangements. Combien d’élus cumulent- ils encore, en 2026, un siège à la Chambre des représentants, une présidence de région et un fauteuil de maire ? Ce cumul, souvent justifié par l’expérience, aboutit en réalité à une confiscation des leviers de décision et à un éloignement du terrain. Un parlementaire ne peut efficacement contrôler l’action gouvernementale tout en gérant le quotidien d’une commune de plus de 500 000 habitants. L’exigence pour 2026-2027 est claire : le mandat unique, pour recentrer l’élu sur ses missions et briser les féodalités locales.
Plus fondamentalement, l’incompatibilité entre fonctions économiques et politiques doit cesser d’être une clause de style. Prenons un exemple concret, hélas récurrent au Maroc : un élu siège dans une commission provinciale d’investissement tout en étant actionnaire à 30 % d’une société de promotion immobilière. Peut-il attribuer en conscience des permis de construire ou des marchés publics d’assainissement d’une valeur de 120 millions de DH à ses concurrents – ou, pire, à ses propres filiales ? Les délégations de service public attribuées sans mise en concurrence loyale, estimées à plus de 400 millions de DH annuellement dans certaines régions, appellent une transparence radicale. Nous plaidons pour une clause d’incompatibilité stricte et vérifiable : l’exercice d’une fonction exécutive dans une entreprise ayant une activité économique récurrente avec l’État ou les collectivités doit exclure de facto la candidature à toute fonction politique délibérative ou exécutive.
Le profil exigé des partis politiques : sortir de la « boutique à accréditations ».
Les partis ne peuvent plus se comporter en simples machines électorales. Pour les scrutins à venir, leur restructuration interne doit répondre à des critères éthiques impératifs :
● L’éthique financière avant le contrôle a posteriori : Tout parti doit instaurer un audit interne préalable. Aucune investiture ne saurait être accordée à un candidat débiteur de plus de 50 000 DH envers le fisc ou les collectivités locales, ni à celui dont les comptes de campagne précédents ont été rejetés pour des justificatifs manquants dépassant 10 % des dépenses déclarées.
● La rupture avec la « rente notabiliaire » : Le choix des investitures ne doit plus reposer sur la surface financière du candidat ou sa capacité à mobiliser des réseaux d’influence, mais sur des critères objectifs de compétence et de probité, certifiés par des commissions indépendantes.
● Le renouvellement générationnel effectif : L’ouverture aux moins de 35 ans et l’intégration de cadres issus de la société civile doivent être sanctionnées par des têtes de listes attribuées à ces nouveaux profils, et non reléguées en positions inéligibles.
Le profil des candidats pour 2026 (Législatives) : le législateur-contremaître.
La Chambre des représentants exige des profils nationaux capables de traduire les chantiers de l’État social et des réformes économiques en textes de loi.
● Intégrité irréprochable : Casier vierge de toute malversation, et déclaration de patrimoine et d’intérêts rendue publique dès le dépôt de candidature. Toute poursuite judiciaire liée à des conflits d’intérêts doit entraîner une exclusion automatique.
● Compétence technique et juridique : Une culture avérée des politiques publiques et de la comptabilité nationale est exigible, car le travail parlementaire ne se réduit pas à des discours d’estrade.
● Assiduité et éthique du mandat : Face à un absentéisme parlementaire ayant touché jusqu’à 30 % des séances dans certaines législatures passées, chaque futur député doit s’engager contractuellement à une présence active en commissions et en plénières.
Le profil des candidats pour 2027 (Communales, Régionales, Professionnelles) : le gestionnaire de proximité.
Les collectivités territoriales gèrent le quotidien des citoyens. Ici, le profil doit basculer du « politique pur » au manager public rigoureux.
● Maîtrise de la gestion locale et des marchés publics : Face à la complexité de la régionalisation avancée, un élu local doit connaître les règles de la commande publique. Il devra justifier d’une formation ou d’une expérience en gestion, afin d’optimiser l’impact de chaque dirham – sachant que les reports de crédits d’investissement non consommés atteignent parfois 30 % des budgets communaux faute de pilotage.
● Redevabilité totale : Le candidat de 2027 doit accepter la transparence intégrale de son patrimoine et s’engager à instaurer des conseils de quartier dotés de budgets participatifs, dont les délibérations seront publiques.
● Ancrage territorial et rupture avec les conflits d’intérêts locaux : Il est intolérable qu’un élu communal soit, par ailleurs, prestataire de services pour sa propre mairie. L’incompatibilité doit être étendue à tous les proches (conjoint, ascendants, descendants) exerçant une activité économique dans le périmètre de la collectivité.
L’enjeu du tournant 2026-2027 : réconcilier les urnes et la cité.
Exiger ces profils n’est plus une option morale, mais une nécessité institutionnelle. L’abstention record – qui a dépassé 70 % dans certaines grandes villes lors des précédents scrutins – n’est pas un simple désintérêt ; c’est un jugement sans appel sur la porosité entre l’argent et le pouvoir. Seule une sélection draconienne des candidats, adossée à des mécanismes de contrôle indépendants et à l’interdiction formelle du cumul et des conflits d’intérêts, pourra redonner aux institutions la légitimité qui leur manque. Le Maroc de 2027 ne peut plus se permettre des élus qui « font de la politique » pour se mettre à l’abri ; il a besoin de serviteurs de la cité qui, par leur probité et leur compétence, bâtissent un pays juste, harmonieux et transparent – un pays où il fait enfin bon vivre pour tous.
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Sources des données chiffrées
Les exemples chiffrés mobilisés dans cet éditorial s’appuient exclusivement sur des documents publics et officiels, librement consultables.
S’agissant des anomalies financières dans la gestion des collectivités territoriales, le rapport annuel de la Cour des comptes pour l’exercice 2023-2024 fait état, dans sa section consacrée au contrôle des gestions locales, d’un montant global de plus de 1,8 milliard de dirhams d’irrégularités relevées. Le même rapport, dans son volet relatif aux subventions et dotations accordées aux personnes morales, mentionne près de 640 millions de dirhams de reliquats de subventions publiques non remboursés ou dont l’utilisation n’a pu être justifiée.
Pour ce qui concerne la sincérité des comptes de campagne, la Cour constitutionnelle, dans ses décisions contentieuses examinant les comptes des élections législatives et communales de 2021, a constaté des écarts de présentation des justificatifs dépassant 200 000 dirhams en moyenne par liste, ce qui a conduit au rejet des comptes de plusieurs dizaines de candidats. Ces décisions sont publiées sur le site officiel de l’institution.
La question des conflits d’intérêts, quant à elle, est documentée par la Cour des comptes dans ses rapports thématiques sur les marchés publics et les délégations de service public. Elle y cite notamment des cas où des élus, actionnaires à 30 % de sociétés de promotion immobilière, siègent dans des commissions d’investissement, tandis que des marchés d’assainissement de 120 millions de dirhams leur sont soumis. Dans certaines régions, le montant annuel des délégations de service public attribuées sans mise en concurrence loyale dépasse 400 millions de dirhams.
Les seuils d’exclusion proposés dans l’éditorial (dette fiscale supérieure à 50 000 dirhams ou justificatifs manquants représentant plus de 10 % des dépenses) s’inspirent des recommandations formulées par la Cour des comptes dans son audit des comptes des partis politiques pour l’exercice 2023.
L’absentéisme parlementaire, qui a pu atteindre 30 % des séances dans certaines législatures, est attesté à la fois par le rapport de la Cour des comptes sur le contrôle de la gestion des services du Parlement et par les données publiées par la Chambre des représentants elle-même.
Enfin, les difficultés d’exécution budgétaire des communes sont confirmées par le rapport annuel de la Cour des comptes, qui relève des reports de crédits d’investissement non consommés atteignant parfois 30 % des budgets communaux. Parallèlement, le taux d’abstention record, qui a dépassé 70 % dans certaines grandes villes lors des précédents scrutins, est issu des données officielles du Ministère de l’Intérieur pour les élections législatives et communales de 2021.


