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La musique, cette mémoire qui respire

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Aujourd’hui, le monde fait silence pour mieux écouter. Partout, sur les pavés, sous les arbres, aux fenêtres ouvertes, des notes s’élèvent comme une rosée sonore. C’est la Fête de la Musique, et l’on pourrait croire qu’il s’agit seulement de fêter des artistes, des guitares, des foules heureuses. Mais célébrer vraiment la musique, c’est peut-être se taire un instant pour entendre battre, sous les mélanges d’aujourd’hui, le pouls très ancien de l’humanité.

Avant les livres, avant les dieux nommés, avant que la parole ne s’ordonne en grammaire, il y eut un souffle, un choc, un rythme. La main frappa le tronc creux, la pierre contre la pierre, l’os contre l’os. L’homme imita le vent, la pluie, le chant de l’oiseau surpris dans l’aube. Et soudain, quelque chose naquit qui n’était ni cri ni langage, mais ce frémissement où l’âme se reconnaît. Des flûtes taillées dans des fémurs d’ours, vieilles de quarante mille hivers, nous parlent encore. Elles ne racontent pas d’histoire, elles font entendre une présence. La musique fut cette mémoire avant la mémoire, cette trace avant l’écriture, ce murmure de l’esprit cherchant à toucher l’autre.

Dans les temples de sable, sous les voûtes de pierre, aux marges des forêts sacrées, elle ne fut pas d’abord un divertissement. Elle fut une offrande, une prière, une main tendue vers ce qui nous dépasse. Les Égyptiens chantaient pour que le soleil se lève, les Mésopotamiens pour que les eaux du Tigre ne tarissent pas, les chamans pour que les esprits des aïeux répondent. La musique fut ce pont fragile entre la boue des jours et l’éclat de l’infini. Elle disait ce que les mots ne peuvent enlacer : l’angoisse de la mort, l’ivresse de la naissance, l’énigme des moissons qui renaissent.

Elle fut aussi le battement du collectif, le tambour qui rassemble, le chant qui soude. Quand les hommes tiraient ensemble la barque ou la charrue, le rythme faisait une seule chair de leurs bras. Les chœurs des moissons, les complaintes des veillées, les généalogies chantées le long des nuits : tout un savoir, tout un monde, passait de bouche en oreille, de génération en génération. Sans imprimerie, sans écran, la musique fut la première bibliothèque de l’humain, une mémoire vivante qui ne s’éteignait qu’avec le dernier souffle du vieux conteur.

Mais ce qui émeut le plus, peut-être, c’est cette étrange universalité. Une berceuse géorgienne peut bercer un enfant brésilien. Un rythme mandingue fait vibrer une salle à Oslo. Une fugue de Bach traverse les siècles et les frontières comme une eau souterraine qui n’a besoin d’aucun passeport. La musique est cette langue que tout le corps comprend avant que l’esprit n’ait à traduire. Elle est le seul idiome qui ne divise pas, le seul pont qui ne demande rien, le seul territoire où nous sommes tous, d’emblée, citoyens.

Et pourtant, elle ne cesse de changer, de se réinventer. Des nefs grégoriennes aux contrepoints de la Renaissance, des valses viennoises au jazz de la Nouvelle- Orléans, du rock des marges aux rythmes électroniques qui font danser les nuits de Tokyo, chaque époque a cherché sa note, chaque civilisation a trouvé son timbre. Le disque, la radio, le numérique ont ouvert des portes immenses. Aujourd’hui, un enfant de Dakar peut entendre un quatuor de Prague, un adolescent de Pékin peut danser sur un beat de Detroit. Jamais la musique n’a été aussi proche de nous, jamais elle n’a voyagé si vite. Mais ce voyage vertigineux lui fait-il perdre son âme, ou la déploie-t-il aux quatre vents ?

Le 21 juin, ce jour du solstice où la lumière s’attarde le plus longtemps, fut choisi par Jack Lang pour que la musique descende dans la rue, quitte les salles closes, se fasse peuple. Et ce geste, simple comme une fenêtre ouverte, a gagné le monde. Parce qu’il répondait à ce besoin profond : que la beauté ne soit pas réservée, que la note soit un pain partagé, que la fête ne soit pas un spectacle mais une respiration collective.

Les neurosciences, aujourd’hui, nous apprennent ce que les anciens savaient sans le savoir. Une mélodie embrase plusieurs régions du cerveau à la fois. Elle calme le cœur, ranime la mémoire endormie, réchauffe l’humeur, tisse des liens invisibles entre les êtres. Elle soigne, parfois, mieux que les remèdes. La musicothérapie est une petite lumière dans les hôpitaux, une main douce sur les corps abîmés. La musique n’est pas seulement un plaisir : elle est une médecine sans ordonnance, une consolation sans parole.

Mais elle est aussi une force qui soulève les foules. Elle a porté les opprimés, scandé les révoltes, pleuré les martyrs, célébré les libérateurs. Des plantations du Sud aux prisons d’Afrique du Sud, des places d’Europe aux déserts d’Amérique latine, elle fut le drapeau de ceux qui n’avaient que leur voix. Aujourd’hui encore, elle est une arme diplomatique, un levier d’influence, un souffle d’unité dans un monde éparpillé.

Elle est tant de choses à la fois, la musique. Mémoire des peuples, école silencieuse, industrie gigantesque, remède, lien, messager, laboratoire, prière. Chaque fonction est une facette, et chaque facette brille d’une lumière différente.

Mais au fond, par-delà tous ces rôles, la musique est peut-être la plus ancienne manière de dire : je suis là, j’ai peur, j’espère, j’aime. Elle est le cri qui se fait chant, la douleur qui se fait beauté, la joie qui se fait danse. Elle est présente aux premiers vagissements comme aux derniers adieux, dans l’intimité d’une chambre comme dans l’ivresse d’une foule. Les empires sont tombés, les langues ont disparu, les cartes ont été redessinées par la guerre et les traités. Mais la musique, elle, est restée. Parce qu’elle touche en nous ce qui ne meurt pas.

En ce 21 juin, ne nous contentons pas d’écouter. Souvenons-nous que chaque note est une parcelle d’humanité qui traverse les âges, que chaque rythme est un battement de cœur qui répond à d’autres cœurs. La musique n’est pas un luxe, un divertissement, un bruit de fond. Elle est une nécessité aussi ancienne que le souffle, une présence aussi fidèle que l’ombre, une promesse que nous ne sommes pas seuls.

Alors célébrons- la, mais surtout, écoutons- la. Car dans le secret des mélodies, dans l’éclat d’un accord, dans le silence qui suit une note, se tient encore cette chose fragile et invincible que nous appelons, peut-être trop simplement, notre humanité.

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