
Par: ALLAL KHEIREDDINE

Chaque mois de juin, les chiffres déclinent la même évidence : les filles l’emportent. Reste à savoir si cette victoire scolaire annonce une transformation du pays, ou si elle en est le plus poli des alibis.
Le baccalauréat marocain a changé. Mais plus encore, ce sont les filles qui, silencieusement, sont en train de changer le Maroc. La session 2026 vient de livrer son verdict, un peu moins de 65 % de réussite, plus de 262 000 lauréats, et, comme chaque année, la statistique sexuée dit la chose que l’on feint à chaque fois de découvrir : région après région, les bachelières devancent les bacheliers de huit à dix points. Elles l’avaient fait en 2022, en 2024, en 2025, où elles franchissaient la barre des 71 % quand leurs camarades stagnaient sous les 62 %, et où elles composaient déjà six admis sur dix. Ce n’est plus une anomalie de cohorte : c’est une tendance lourde, installée, décennale. L’école publique marocaine, que l’on dit malade, sait au moins faire une chose avec constance, consacrer ses filles.
Devant ce fait, deux lectures se présentent, également séduisantes et également paresseuses. La première est le récit du triomphe. On y célèbre l’émancipation par le mérite, la revanche silencieuse des filles de la classe moyenne et des milieux modestes, la promesse tenue de l’instruction. Le récit est flatteur, et il n’est pas faux. Mais il a le défaut des bonnes nouvelles : il dispense de penser. La seconde lecture est son envers réactionnaire, la panique sourde devant le « décrochage des garçons », la tentation de transformer une réussite féminine en problème masculin, comme si l’avance des unes ne pouvait se dire que dans le vocabulaire du recul des autres. Cette grammaire- là est piégée : elle traite la performance des filles comme un solde à corriger, et non comme une donnée à décoder.
Or l’essentiel se loge ailleurs, dans un écart que nulle de ces deux lectures ne consent à regarder en face. Car si l’école consacre les filles, la société, elle, les congédie au seuil. Le même pays qui décerne aux jeunes femmes la majorité de ses diplômes affiche l’un des taux d’activité féminine les plus bas de la planète : à peine plus d’une femme sur cinq travaille ou cherche à travailler, et ce taux ne cesse de décliner, il était de 28 % au tournant du siècle, il avoisine aujourd’hui les 19 %. Le diplôme ne protège même pas : parmi les diplômées du supérieur, une sur trois seulement est active, quand neuf hommes diplômés sur dix le sont. La bachelière de juin, que la cérémonie des mentions a portée au pinacle, a statistiquement plus de chances de disparaître du marché du travail que d’y entrer. Le baccalauréat lui ouvre une porte ; derrière la porte, le plus souvent, un mur.
C’est ce hiatus qui rend le mot « changer » si approximatif. Dire que les filles changent le Maroc suppose que leur supériorité scolaire se traduise quelque part, en pouvoir économique, en présence publique, en autonomie. Force est de constater qu’elle se traduit fort mal. Elles dominent les amphithéâtres et restent minoritaires aux postes de commande ; elles raflent les mentions et demeurent à un quart des sièges du Parlement et des bancs du gouvernement. Entre l’excellence consacrée à dix-huit ans et l’effacement consommé à trente, il s’est produit quelque chose que le communiqué ministériel, fidèle à sa liturgie annuelle des pourcentages, se garde bien de nommer. La réussite des filles n’est pas le symptôme d’une transformation accomplie. Elle est le lieu d’une promesse, et la mesure exacte de tout ce qui, ensuite, la trahit.
De sorte que la question n’est pas de savoir si les filles réussissent, elles le font, mais ce que le pays fait de cette réussite. Deux hypothèses s’affrontent, et c’est entre elles que le débat mérite de se tenir. Ou bien l’avance scolaire des filles est l’avant-garde d’une mutation réelle, encore souterraine, que les chiffres de l’emploi rattraperont avec le retard ordinaire des sociétés sur leurs écoles : auquel cas il faut être patient, et la révolution est seulement différée. Ou bien cette avance est précisément ce qui permet au pays de différer indéfiniment la mutation, une réussite- vitrine, une fierté nationale commode qui donne le sentiment du mouvement tout en dispensant du mouvement, et qui transforme l’école en sas où l’on forme des compétences que l’économie et les mœurs s’emploieront méthodiquement à ne pas employer. Dans le premier cas, le baccalauréat des filles est une aurore. Dans le second, il est un alibi.
Je ne prétendrai pas trancher ici ce que les faits, à ce jour, ne tranchent pas. On peut seulement dire qu’une société se juge moins à ce qu’elle accorde à ses filles qu’à ce qu’elle leur permet d’en faire, et que l’écart entre les deux, chez nous, est devenu l’un des plus béants qui soient. La cérémonie de juin est sincère ; elle est aussi, peut-être, le plus élégant des renoncements. Reste alors la seule question qui vaille, et que je laisse à chacun : lorsque nous disons que les filles, silencieusement, changent le Maroc, sommes-nous en train de décrire ce qui advient, ou de nous consoler de ce qui n’advient pas ?



