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Le poids des mots : du « migrant » à l’« expatrié »

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Un médecin marocain qui exerce à Lille est un « immigré ». Un simple technicien français installé à Casablanca est un « expatrié ». Ils ont fait le même geste, traversé la même Méditerranée, quitté leur pays pour des raisons souvent identiques, le travail, l’opportunité, l’envie d’une autre vie. Pourtant, la langue les sépare radicalement. À l’un, elle attribue une condition ; à l’autre, un statut. À l’un, un soupçon ; à l’autre, un prestige. Cette asymétrie lexicale n’est ni un hasard ni une nuance technique : c’est l’un des révélateurs les plus crus des hiérarchies symboliques héritées de la colonisation.

Trois mots, une même réalité

Étymologiquement, les termes sont synonymes. Émigré : celui qui quitte un pays. Immigré: celui qui entre dans un autre. Migrant : celui qui se déplace. Expatrié : celui qui vit hors de sa patrie. Quatre mots pour décrire un seul phénomène, le franchissement d’une frontière en vue d’une installation, durable ou temporaire. Aucun dictionnaire sérieux ne fait de l’expatrié une catégorie distincte du migrant. Pourtant, dans l’usage courant, médiatique et politique, les deux mots ne se croisent jamais. L’un descend ; l’autre monte.

Une cartographie hiérarchique

Le critère implicite de cette répartition n’est ni la durée du séjour, ni la nature du contrat, ni le diplôme : c’est la direction du flux. Du Sud vers le Nord, on est migrant. Du Nord vers le Sud, on est expatrié. Un ingénieur sénégalais à Toulouse demeure « issu de l’immigration » au bout de vingt ans ; un cadre français à Dakar reste « expat » dès le premier jour. Les statistiques officielles entérinent cette grammaire : on parle de « Français de l’étranger », jamais d’émigrés français, alors même que le terme leur conviendrait à la lettre. Émigré, en français contemporain, ne s’applique plus aux nationaux : il est réservé à ceux qui partent d’ailleurs.

Des racines coloniales

Cette asymétrie n’est pas un caprice sémantique. Elle prolonge un imaginaire forgé au XIXᵉ siècle, où les Européens « civilisaient » tandis que les autres « se déplaçaient ». Le colon et le missionnaire étaient des envoyés ; les autres, des indigènes mobiles, suspects par principe. Les indépendances ont aboli les empires sans dissoudre cette syntaxe mentale. La mondialisation l’a recyclée : les flux de capitaux et de cadres occidentaux deviennent « mobilité internationale » ; les flux humains inverses deviennent « pression migratoire », « vague », « afflux ». Vocabulaire de la météorologie pour les uns, vocabulaire de la carrière pour les autres.

L’absurdité logique

Soumis à l’épreuve de la cohérence, le système se défait. Si le critère était la qualification, comment expliquer qu’un chirurgien syrien soit un « réfugié » quand un consultant britannique sans diplôme est un « expat » ? Si c’était la richesse du pays d’accueil, pourquoi les Coréens à Paris ne sont-ils jamais des migrants ? Si c’était le caractère temporaire du séjour, pourquoi un Marocain installé en France depuis quarante ans reste-t-il « immigré » quand un Français de troisième génération à Singapour reste « expatrié » ? Aucune définition ne résiste. Le tri est antérieur aux critères : il porte sur les corps avant de porter sur les trajectoires.

Une connotation raciste

Il faut nommer la chose. Lorsqu’un mot s’applique systématiquement à certaines populations en fonction de leur origine et de leur couleur, et qu’un autre, plus valorisant, est réservé à d’autres dans des conditions identiques, ce n’est plus de la sémantique : c’est de la racialisation. Migrant est devenu, dans le discours dominant, le marqueur d’une étrangeté soupçonneuse, d’un excédent à gérer, d’un coût à contenir. Expatrié garde le parfum du voyage choisi, du talent qui s’exporte, du mérite qui s’épanouit. Que la même personne, selon la couleur de son passeport, bascule de l’un à l’autre suffit à montrer que la frontière n’est pas linguistique : elle est raciale.

Les Marocains ont esquissé une  » réforme  » langagière en attribuant à leurs citoyens à l’étranger, cette appellation assez poétique  » Marocains du monde, Marocains Résidant à l’Étranger « , mais rien n’y fait, ce sont des  » Zmagrias » !

Reprendre la langue

Les mots façonnent ce qu’ils prétendent décrire. Continuer d’opposer migrants et expatriés, c’est entretenir une hiérarchie sans la dire. Il faudrait soit étendre expatrié à tous ceux qui vivent hors de leur pays — Marocain à Lille, Sénégalais à Marseille, Tunisien à Bordeaux — soit, plus honnêtement encore, parler simplement de migrants pour tout le monde, Français à Dakar comme Marocains à Lille. La symétrie du vocabulaire est la condition minimale d’une symétrie du regard. Tant que la langue triera les humains à leur insu, le racisme aura un domicile lexical.

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