ACTUALITÉKALÉIDOSCOPE

Le Maroc fait ses débuts historiques à la Biennale Arte de Venise 2026 avec une installation monumentale dédiée à la mémoire artisanale

Par: Marco BARATTO

Venise: Marco BARATTO

Pour la première fois de son histoire, le Maroc participe officiellement à la Biennale Arte de Venise, marquant un moment symbolique et attendu dans le paysage de l’art contemporain international. Cette entrée inaugure non seulement une présence institutionnelle longtemps espérée, mais affirme également une vision artistique profondément ancrée dans les traditions culturelles du royaume, tout en dialoguant avec les enjeux contemporains. À l’occasion de la 61e Exposition Internationale d’Art, placée sous le thème In Minor Keys, le pavillon marocain se distingue par une proposition immersive et poétique qui explore la transmission du savoir-faire artisanal et la mémoire collective.

L’artiste choisie pour représenter le Maroc est Amina Agueznay, figure majeure de la scène artistique contemporaine marocaine. Née à Casablanca en 1963, Agueznay développe depuis plusieurs décennies une pratique qui interroge les matériaux, les gestes et les récits issus des traditions vernaculaires. Son travail, à la frontière entre art, artisanat et design, met en lumière des techniques ancestrales souvent marginalisées dans les circuits de l’art contemporain.

Pour Venise, elle présente Asǝṭṭa, une installation monumentale conçue spécifiquement pour les espaces des Artiglierie de l’Arsenale. Le projet se compose de grands panneaux textiles cousus à la main, suspendus et agencés de manière à envelopper le visiteur dans une expérience sensorielle et méditative. Le titre, issu de la langue amazighe, désigne une forme de tissage rituel, évoquant immédiatement un univers de gestes répétés, de rythmes silencieux et de savoirs transmis de génération en génération.

Le commissariat du pavillon est assuré par Meriem Berrada, curatrice et directrice artistique reconnue, qui joue un rôle essentiel dans la structuration de la scène artistique marocaine. Son approche met en avant une lecture sensible et engagée du travail d’Agueznay, en insistant sur la dimension collective et vivante du patrimoine artisanal. Selon Berrada, Asǝṭṭa ne doit pas être perçu comme une simple reconstitution de techniques traditionnelles, mais comme une réactivation contemporaine de ces pratiques, porteuses de mémoire et de transformation.

Au cœur de l’installation se trouve l’idée que le patrimoine n’est pas figé, mais qu’il constitue une “matière vivante”. Les fils, les textures et les formes deviennent autant de vecteurs de récits, de traces et de voix. Chaque élément textile semble porter en lui une mémoire invisible, celle des mains qui ont appris, répété et transmis ces gestes au fil du temps. L’œuvre invite ainsi à réfléchir à la valeur des savoirs silencieux, souvent relégués au second plan dans les récits dominants de l’histoire de l’art.

Dans le contexte du thème In Minor Keys, qui propose une attention particulière aux nuances, aux récits marginaux et aux formes d’expression discrètes, le projet marocain s’inscrit avec une grande pertinence. Il met en lumière des pratiques modestes mais essentielles, qui échappent aux logiques spectaculaires pour privilégier l’intime, le lent et le collectif. Cette approche résonne avec une volonté plus large de repenser les hiérarchies culturelles et de donner une visibilité accrue aux formes de création issues de contextes non occidentaux.

La participation du Maroc à la Biennale de Venise représente également un geste politique et culturel fort. Elle témoigne d’une volonté d’inscrire le pays dans les grandes conversations internationales de l’art contemporain, tout en affirmant une identité propre, ancrée dans ses héritages multiples. En choisissant de mettre en avant l’artisanat et les pratiques traditionnelles, le pavillon marocain propose une alternative aux discours dominants, en valorisant des formes de connaissance souvent invisibilisées.

L’installation d’Amina Agueznay ne se contente pas de montrer : elle engage, elle relie, elle transmet. Elle invite le spectateur à ralentir, à observer, à ressentir. Dans un monde marqué par l’accélération et la standardisation, Asǝṭṭa propose une autre temporalité, fondée sur la répétition, la patience et l’attention aux détails.

Ainsi, cette première participation du Maroc à la Biennale Arte de Venise ne constitue pas seulement une étape historique, mais ouvre un espace de réflexion et de dialogue. Elle affirme la capacité de l’art à tisser des liens entre passé et présent, entre local et global, entre mémoire et création.

Articles similaires

Bouton retour en haut de la page
Soyez le premier à lire nos articles en activant les notifications ! Activer Non Merci