KALÉIDOSCOPENOS CHRONIQUEURS

La chronique philo de Chakib Hallak. Lire le Coran à l’ère de la raison : les clés herméneutiques de Muhammad Shahrour

Par: Chakib HALLAK*

Peut-on relire le Coran sans le fragmenter, sans l’enfermer dans des interprétations figées et sans le couper du monde contemporain ? C’est à cette interrogation, à la fois intellectuelle et spirituelle, que Muhammad Shahrour, penseur syrien iconoclaste, a consacré l’essentiel de son œuvre. À distance des lectures littéralistes comme des approches orientalistes classiques, il a élaboré une méthode de lecture audacieuse, fondée sur la cohérence interne du Texte, la rationalité humaine et le dialogue avec les sciences modernes.

Au cœur de sa réflexion se trouve une relecture du concept même de Révélation. Là où la tradition dominante la conçoit comme un acte vertical — un Dieu transmettant directement Son message à des prophètes élus — Shahrour propose une distinction décisive, ancrée dans la langue arabe. Il différencie le tanzîl, qui désigne une révélation objective, délivrée indépendamment de la conscience humaine, et l’inzâl, qui renvoie à l’appropriation de cette révélation par l’esprit humain à travers un effort de compréhension.

L’analogie est simple : une information peut être rendue publique sans être comprise pour autant. Elle n’acquiert de sens que lorsqu’elle est perçue, interprétée et intégrée. Pour Shahrour, cette distinction constitue la base même de la connaissance humaine, fondée sur la relation entre une réalité objective et la conscience qui en prend acte. Il ne nie pas la Révélation, mais il en déplace le centre de gravité : le sens ne relève pas d’un don surnaturel réservé à quelques élus, mais d’un travail rationnel. Les prophètes ne seraient ainsi pas des êtres dotés d’une essence divine, mais des individus possédant une capacité supérieure de lecture logique du réel.

Dans cette perspective, la Révélation ne suspend pas la raison : elle la fonde. Mieux encore, elle en fait l’outil même de la compréhension du monde. C’est sur cette base que Shahrour affirme que les sociétés contemporaines vivent une ère « post-prophétique », où la recherche rationnelle — portée par les philosophes, les scientifiques et les penseurs — a pris le relais des prophètes dans l’effort de compréhension de la vérité.

Cette vision de la connaissance éclaire sa méthode de lecture du Coran. Pour Shahrour, le sens n’émerge jamais d’un verset isolé. Il insiste sur la notion de tartîl, trop souvent réduite à l’idée d’une récitation lente et mélodieuse. Chez lui, le terme désigne avant tout un effort intellectuel de regroupement des versets selon leurs thèmes. Lire le Coran « par morceaux » revient, selon lui, à en perdre la logique interne.

De là découle son rejet de ce qu’il appelle l’atomisation du Texte. Le Coran est composé d’unités organiques qu’il est absurde de disséquer. Shahrour illustre cette idée par une métaphore parlante : un héritage constitué d’un sabre, d’un cheval et d’une voiture ne peut être partagé en les coupant en deux. Les diviser les rendrait inutilisables. Il en va de même pour les versets, dont le sens ne se déploie pleinement que dans un ensemble cohérent.

Cette exigence de cohérence ne s’arrête pas à l’agencement des versets : elle s’étend jusqu’au langage même du Coran, où chaque mot occupe une place précise et irréductible. Parmi les principes herméneutiques majeurs de Muhammad Shahrour figure ainsi le refus radical de la synonymie en langue arabe. Contre une tradition exégétique qui admet volontiers l’existence de termes interchangeables, il affirme que le Texte sacré n’emploie jamais deux mots pour dire exactement la même chose.

Shahrour résumait volontiers cette posture par une formule provocatrice : « Je suis un ingénieur en sciences. J’interprète le Coran à la manière d’Isaac Newton. Eux font de la poésie. Ils le lisent comme du Shakespeare. J’ai tout découvert en éliminant les synonymes qu’ils avaient créés artificiellement. »

Cette approche s’appuie sur des travaux linguistiques anciens qui considèrent le « mot » comme une unité lexicale dotée d’une identité propre, d’une histoire et d’un usage précis, toujours situés dans un contexte social et historique déterminé. Un mot n’est jamais neutre ni interchangeable. Il porte une signification spécifique, irréductible à celle d’un autre terme, même proche en apparence.

Selon Shahrour, chaque mot connaît au fil du temps un processus d’évolution: soit il disparaît de l’usage, comme de nombreux vocables anciens, soit il se maintient en enrichissant son sens, en ajoutant de nouvelles dimensions à sa signification initiale sans jamais l’annuler. De ce fait, remplacer un terme par un prétendu synonyme dans un verset revient inévitablement à en modifier le contenu et la portée.

C’est dans cette perspective qu’il distingue rigoureusement des termes que le langage courant tend à confondre : Al-Kitâb (le Livre), Al-Qur’ân (le Coran), Al-Dhikr (le Rappel) et Al-Furqân (le Discernement). S’ils paraissent synonymes dans l’usage ordinaire, ils renvoient, selon lui, à des réalités différentes au sein de la structure sémantique du Texte sacré. Chaque terme désigne une fonction, un niveau ou un aspect précis de la Révélation, et aucun ne peut se substituer à l’autre sans altérer le sens.

L’erreur majeure de l’exégèse classique, selon Shahrour, consiste précisément à effacer ces distinctions, réduites à de simples nuances stylistiques, alors qu’elles renvoient à des différences structurelles et historiques fondamentales. En négligeant cette précision lexicale, l’interprétation risque de produire une compréhension erronée de la signification du Texte.

Cette exigence de cohérence se retrouve jusque dans la matérialité du Texte. Les signes qui séparent les versets, souvent assimilés à des « étoiles », sont désignés par le terme nujûm, qui signifie en réalité « divisions ». Loin de fragmenter le Coran, ces divisions en organisent la lecture. Shahrour propose ainsi une relecture des versets 75 à 77 de la sourate Al-Wâqi‘a, traditionnellement traduits par « J’en jure par les positions des étoiles ». Il rappelle que la racine qsm peut signifier « diviser » autant que « jurer ». Le sens change alors radicalement : le passage ne relèverait pas d’un serment cosmique, mais d’une indication sur la structuration même du Texte, conçue pour faciliter le regroupement thématique des versets. Les nujûm deviennent ainsi une clé méthodologique de l’interprétation.

Aucune lecture, enfin, ne saurait être valide sans confrontation ni contre-vérification. Shahrour insiste sur la nécessité de comparer systématiquement les versets traitant d’un même sujet. L’exemple des zînat, les atours féminins, est révélateur : compris isolément, un verset peut produire des interprétations rigides ; confronté aux autres passages du Coran, notamment dans la sourate Les Femmes, il ouvre à une lecture plus nuancée, compatible avec la raison et les réalités sociales. Cette approche, jugée libératrice par certains, lui a valu de vives critiques dans les milieux religieux traditionnels.

La stabilité du Texte ne signifie pas la fixité du sens. Le Coran demeure inchangé, mais son interprétation peut et doit être sans cesse renouvelée. À l’image des notes musicales — do, ré, mi, fa, sol, la, si, do — immuables sur la portée, chaque musicien peut pourtant en proposer un rythme, une harmonie et une sensibilité différents. Ainsi en va-t-il du Texte sacré : identique dans sa lettre, pluriel dans ses lectures, vivant par l’intelligence humaine qui l’interprète.

*Enseignant-chercheur à Paris

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