
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

PRÉFACE : LE GRONDEMENT DU DESTIN
Tu es là, assis dans ce bus dont les roues ne cessent de dévorer la route. Le grondement monotone de son moteur emplit tes oreilles, chassant le silence de la nuit. Tu ne sais pas vers quelle cité il te porte, ni dans quelle station tu finiras par poser tes bagages pour quitter ce siège vers un nouvel inconnu.
Par la vitre, les lumières s’égrènent comme des souvenirs pressés. Elles te ramènent à ces années où les bus n’étaient pas de simples moyens de transport, mais des ponts entre les ports de ta vie : Guercif, Khémisset, puis Meknès.
Chaque escale t’a façonné. Chaque arrêt a été une initiation
TOI ET LA CRAIE : LE TERRAIN DE LA MOTIVATION
Tu te revois dans ces années-là, convaincu que l’enseignement ne se limite pas à la transmission froide des savoirs. Le sport, à tes yeux, n’était pas un loisir accessoire, mais une pédagogie vivante, un langage universel capable de réveiller les volontés assoupies.
Huit classes au lycée Hassan Ad-Dakhil à Guercif t’avaient forgé. Tu étais ce jeune professeur de Sciences Naturelles qui transformait l’effort physique en discipline morale, l’esprit d’équipe en confiance en soi.
Après deux années de formation à Meknès, septembre 1976 t’ouvre les portes du Nouveau Collège à Khémisset. Tu n’es plus professeur de sciences, mais professeur stagiaire de français.
Tu changes de terrain sans perdre ton souffle.
Tu luttes, tu t’imposes, tu t’enracines.
Ta titularisation arrive en 1977, comme une reconnaissance tardive mais méritée. Deux ans plus tard, tu rejoindras le collège El Bassatine à Meknès, poursuivant ta course dans le stade de la langue avec la même fougue que sur une piste d’athlétisme.
KHÉMISSET 1977 : LE BAPTÊME POLITIQUE
Ton escale familiale à Khémisset coïncide avec un moment charnière de l’histoire politique marocaine : les élections législatives de 1977.
Le hasard — ou peut-être le destin — te place face à une scène fondatrice. Tu vois passer devant toi un candidat du Parti du Progrès et du Socialisme. Il fait campagne modestement, accompagné d’une ou deux personnes tout au plus. À l’inverse, d’autres candidats sillonnent la ville en véritables cortèges : des dizaines, parfois des centaines de jeunes et moins jeunes, des moyens considérables, des démonstrations de force qui semblent annoncer le verdict des urnes avant même l’ouverture des bureaux de vote. À première vue, tout paraît joué. À voir le nombre de supporters, on pourrait pronostiquer sans hésiter le vainqueur.
Mais comparaison n’est pas raison. Quarante ans plus tard, en 2026, la CAN t’offre une image similaire : les foules, les pronostics, la ferveur populaire autour d’une sélection nationale arrivée en demi-finale et donnée favorite face au Nigéria. Là aussi, le nombre de supporters ne dit pas toujours la vérité du terrain.
En 1977, face aux partis dits administratifs, puissants et omniprésents, le candidat du PPS semble n’avoir aucune chance. Et pourtant… C’est lui que tu choisis de soutenir. Mieux encore : tu fais campagne à ses côtés.
Vous n’êtes que quatre ou cinq jeunes hommes, parcourant souks et localités de cette vaste circonscription couvrant l’ensemble du territoire des Zemmours. Peu de moyens, mais une foi intacte. Peu de voix, mais une conviction profonde.
Le résultat, tu le devines aujourd’hui avec un sourire intérieur : c’est ce candidat-là qui remportera les élections, devenant le représentant des tribus des Zemmours au Parlement. Ce fut ta première prise de position politique consciente. Le moment où tu choisis ton camp. Le moment où tu optes durablement pour le PPS, parti au sein duquel tu militeras avec constance, notamment à partir de 1979.
RABAT, LA PRESSE ET L’ÉVEIL MILITANT
À Khémisset, ta famille et toi êtes bien accueillis. Ta mère s’intègre avec une facilité désarmante à la vie de cette ville proche de Rabat. Cette proximité te permet de renouer avec des amis poursuivant encore leurs études supérieures.
C’est à Rabat que s’opère ton véritable ancrage militant. Tes premiers contacts structurés avec les cadres et militants du PPS y prennent forme. Tu participes à la vente militante des deux tribunes emblématiques de la presse partisane : Al Bayane et Bayane Al Yom.
C’est là, aussi, que paraissent tes premiers écrits journalistiques. Tu n’es plus seulement enseignant. Tu deviens un jeune militant-auteur, portant la parole progressiste dans l’espace public, héritier d’un engagement né dans la poussière des souks de Khémisset lors de la campagne de 1977.
L’ANNEAU MAGIQUE : LA FAMILLE DANS TON OMBRE
Depuis la fin de ta formation, ta mère, tes frères et ta sœur ne t’ont jamais quitté. Où que tu ailles, ils sont là, formant un bloc indissociable. À Khémisset comme à Meknès, ton salaire devient cet anneau magique protégeant les tiens des griffes de la précarité. Mais en 1979, le manque cruel d’opportunités de travail pour tes trois frères adultes, non scolarisés et durablement au chômage depuis le déménagement familial, t’oblige à quitter Khémisset pour Meknès.
Tu comprends alors que ta réussite personnelle est bien plus qu’un parcours individuel : c’est une ascension collective, une victoire silencieuse contre le déterminisme social.
Si, en ce début 2026, les nations se mesurent sur les pelouses pour affirmer leur valeur, toi et ta génération avez disputé votre propre match de survie dans les salles de classe, les bus poussiéreux et les réunions militantes modestes mais sincères.
CONCLUSION : LE VOYAGE SANS FIN
Le grondement du moteur s’intensifie. Le bus poursuit sa route vers une destination encore floue.
Tu souris intérieurement. La vraie victoire n’est pas une coupe brandie sous les projecteurs, mais le fait d’avoir vu les tiens voler de leurs propres ailes.
Tu as appris, très tôt, que la promotion d’un pays par le sport n’est que le reflet de ce que tu as accompli par le savoir, l’engagement et la fidélité aux convictions.
Tu fermes les yeux. Le bus continue sa ronde. Chaque effort, désormais tu le sais, n’est jamais resté sans avenir.

