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Les lundis de Mohamed KHOUKHCHANI. Meknès et les politiques sociales oubliées : chronique d’un territoire relégué

Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Meknès, la grande absente des priorités sociales

Meknès ne manque ni d’histoire, ni de symboles, ni de capital humain. Ce qui lui fait défaut, depuis des décennies, c’est une place claire dans les politiques sociales nationales. Coincée entre Fès, Rabat et les grands pôles touristiques et économiques du Royaume, la cité ismaïlienne semble condamnée à une forme de marginalité silencieuse, où les besoins sociaux s’accumulent plus vite que les réponses publiques.

La protection de l’enfance, la lutte contre la précarité urbaine, l’accompagnement des femmes vulnérables ou encore la prise en charge des personnes sans abri y ont longtemps reposé sur des initiatives locales, souvent isolées, parfois héroïques, mais rarement soutenues à la hauteur des enjeux.

Avant l’État, la société civile : quand Meknès se débrouillait seule

Avant l’arrivée des dispositifs publics structurés, Meknès a vécu une réalité sociale brutale : enfants en situation de rue, abandon scolaire massif, pauvreté féminine, familles éclatées, quartiers périphériques laissés à eux-mêmes.

Face à cette situation, la réponse ne vint pas d’abord de l’État, mais de la société civile, et plus précisément de femmes engagées, conscientes que l’inaction institutionnelle produisait des drames humains quotidiens.

La Fondation Rita Maria Zniber s’impose ici comme une référence majeure. En investissant durablement dans la protection de l’enfance et l’accompagnement social, elle a posé les bases d’un travail de fond : hébergement, suivi éducatif, soutien psychosocial, insertion progressive. Une action discrète, mais constante, là où les politiques publiques tardaient à se matérialiser.

Autour de cette fondation, d’autres associations locales ont œuvré dans l’ombre, avec peu de moyens mais une connaissance fine du terrain. Meknès est ainsi devenue, malgré elle, un laboratoire social non reconnu, où l’innovation naissait de la nécessité.

Protection de l’enfance : une urgence structurelle longtemps ignorée

La question de l’enfance vulnérable à Meknès n’a jamais été marginale. Elle a simplement été invisibilisée. Enfants livrés à la rue, mineurs en conflit avec la loi, filles exposées à la violence domestique, enfants privés de scolarité : les signaux d’alerte étaient là, constants.

Pourtant, jusqu’aux années 2000, aucune politique publique locale cohérente ne permettait une prise en charge globale. L’absence de coordination entre acteurs, le manque de centres spécialisés et la faiblesse de l’accompagnement post-prise en charge ont longtemps aggravé les situations au lieu de les résoudre.

Cette carence rappelle une vérité dérangeante : la pauvreté sociale de Meknès n’est pas naturelle, elle est produite par des choix politiques.

Le tournant Skali : reconnaissance tardive, structuration incomplète

L’arrivée de Nezha Skali au ministère du Développement social marque un tournant. Pour la première fois, l’État reconnaît officiellement la nécessité de dispositifs territorialisés de protection sociale, notamment pour les enfants et les femmes en situation de vulnérabilité.

La création du Complexe de Protection Sociale Ibtissama à Meknès s’inscrit dans cette logique. Elle constitue une avancée indéniable : centralisation des services, prise en charge multidimensionnelle (sociale, psychologique, juridique), reconnaissance du travail associatif.

Mais cette structuration arrive tard et reste fragile. À Meknès, les besoins dépassent largement les capacités du complexe. Les ressources humaines sont limitées, les moyens financiers contraints et la coordination avec les associations demeure inégale.

L’État est présent, certes, mais souvent en gestion de l’urgence, rarement dans une logique de prévention et d’anticipation.

Territoire relégué, politiques fragmentées

Le cas de Meknès illustre un problème plus large : l’absence d’une vision territoriale équitable des politiques sociales. Les grandes métropoles concentrent investissements, expérimentations et visibilité médiatique, tandis que des villes intermédiaires comme Meknès accumulent les retards.

Cette marginalisation a un coût humain :
● décrochage scolaire chronique,
reproduction intergénérationnelle de la précarité,
● fragilisation du lien social,
● perte de confiance dans les institutions.

Les politiques sociales, lorsqu’elles existent, sont souvent fragmentées, sectorielles, déconnectées des réalités locales.

Meknès peut-elle redevenir un territoire pilote ?

La question n’est pas de savoir si Meknès mérite mieux, mais si le pays peut se permettre de continuer à l’ignorer. La ville dispose d’atouts réels : tissu associatif expérimenté, cadres compétents, connaissance accumulée des problématiques sociales.

Ce qu’il manque, c’est :
● une volonté politique territorialisée,
● un financement stable et pluriannuel,
● une vraie politique de prévention sociale,
● et une reconnaissance du rôle central de la société civile comme partenaire, non comme simple exécutant.

Conclusion : réparer l’oubli

Meknès n’a pas besoin de discours compassionnels. Elle a besoin de politiques publiques justes, cohérentes et durables. La protection de l’enfance, la lutte contre la précarité et l’accompagnement social ne doivent plus dépendre uniquement de la bonne volonté associative.

Comme l’a montré l’histoire de Mary Ellen Wilson, à Meknès les sociétés sont jugées à la manière dont elles protègent leurs plus vulnérables.

À force d’oublier Meknès, c’est une partie de notre responsabilité collective que nous ajournons.

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