
Par : Majdouline WAHIB*

Il y a des artistes que l’on découvre tardivement, puis dont l’absence dans notre parcours devient presque incompréhensible. Jilali Gharbaoui est de ceux-là. Né à Jorf El Melha en 1930, il meurt à Paris le 8 avril 1971, à seulement quarante et un ans. Derrière lui, il laisse une œuvre dense, habitée, traversée par une tension qui continue encore aujourd’hui de saisir ceux qui la rencontrent.
Chez Gharbaoui, la peinture ne cherche jamais à séduire facilement. Elle surgit avec une force brute, comme une nécessité intérieure. Chaque toile semble porter la trace d’un combat intime, d’une urgence impossible à contenir. C’est sans doute ce qui donne à son œuvre une telle intensité.
Il y a dans sa trajectoire quelque chose qui rappelle Van Gogh dans son acharnement à peindre malgré tout, ou Basquiat dans cette façon de transformer une douleur intime en langage universel. Gharbaoui n’a pas peint pour plaire. Il a peint parce qu’il ne pouvait pas faire autrement.
Un enfant de nulle part devenu peintre de partout

Très tôt confronté à la perte de ses parents, Jilali Gharbaoui grandit dans un orphelinat avant de poursuivre ses études secondaires à Fès. Pendant un temps, il travaille comme marchand de journaux tout en suivant des cours de dessin et de peinture à l’Académie des arts de la ville. C’est durant cette période que se développe progressivement son intérêt pour la création picturale.
Au début des années 1950, le destin de Jilali Gharbaoui prend un tournant décisif grâce au soutien de l’écrivain Ahmed Sefrioui. Celui-ci l’aide à obtenir une bourse qui lui ouvre les portes de Paris, où il poursuit sa formation à l’École des Beaux-Arts avant de fréquenter l’Académie Julian. Il découvre alors les grands mouvements artistiques européens de son époque, l’abstraction lyrique, l’expressionnisme, les recherches autour du geste et de la matière, mais sans jamais se fondre totalement dans un courant précis.
Car chez Gharbaoui, il ne s’agit pas d’imiter ou d’appartenir. Il s’agit avant tout de traduire une émotion, une tension intérieure, quelque chose qui échappe aux mots.
Une peinture qui dit l’indicible

Ce qui frappe immédiatement dans les œuvres de Gharbaoui, c’est leur puissance physique. Ses toiles ne se contemplent pas passivement ; elles imposent une présence. La matière semble vibrer, les formes apparaissent puis disparaissent, les couleurs se heurtent ou se dissolvent dans des mouvements presque fiévreux.
Sa peinture s’éloigne volontairement des constructions géométriques traditionnelles pour privilégier le geste, le rythme et la lumière. Son abstraction reste profondément habitée : derrière les traces du pinceau, on croit parfois deviner des silhouettes, des paysages ou des fragments de visages, comme des souvenirs en train de s’effacer.
Aujourd’hui, Gharbaoui est considéré comme l’un des pionniers de l’art moderne marocain, aux côtés d’Ahmed Cherkaoui. Son œuvre a ouvert un espace nouveau dans la peinture marocaine, en dialoguant avec les courants internationaux tout en conservant une voix profondément singulière.
Une vie consumée, une reconnaissance tardive

La vie de Gharbaoui reste marquée par une grande fragilité. Entre le Maroc, Paris et la Sicile, il traverse des périodes d’errance et d’instabilité qui nourrissent aussi l’intensité de son travail. Cette tension permanente semble traverser chacune de ses toiles.
La reconnaissance financière est venue, comme souvent, après. Bien après. En 2015, une huile sur toile de 1959 atteint 7,4 millions de dirhams lors d’une vente à Paris. Un chiffre qui dit quelque chose sur la valeur de l’œuvre. Et sur l’ingratitude des époques.
Aujourd’hui, ses œuvres figurent dans plusieurs collections prestigieuses, notamment au Musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain à Rabat ainsi qu’au Mathaf: Arab Museum of Modern Art à Doha
Mais derrière cette reconnaissance institutionnelle et les records du marché de l’art demeure surtout l’image d’un homme qui a peint avec une sincérité absolue, sans stratégie ni calcul, simplement parce qu’il ne pouvait pas faire autrement.
Conclusion
Regarder une toile de Jilali Gharbaoui, c’est accepter d’être déplacé. Son œuvre ne rassure pas, elle questionne, dérange parfois, mais reste profondément vivante. C’est peut-être là que réside sa force : dans cette capacité à continuer de toucher quelque chose d’essentiel, longtemps après la disparition de l’artiste.
Bio express
Jilali Gharbaoui (1930-1971) est un peintre marocain originaire de Jorf El Melha, dans la région de Rabat-Salé-Kénitra. Figure majeure de l’art moderne au Maroc, il étudie à Paris avant de développer une œuvre abstraite marquée par le geste, la matière et l’expression d’une profonde tension intérieure. Ses œuvres sont aujourd’hui conservées dans plusieurs collections et institutions muséales au Maroc et à l’international.
Références bibliographiques
Tnifass, A. (2007). Jilali Gharbaoui : Voyage au bout du rêve, 1930-1971. Marsam.
Zahi, F. (Éd.). (2012). Regards sur l’œuvre de Gharbaoui. Bank Al-Maghrib..
Serghini, L. (2019). Jilali Gharbaoui : L.e messager de l’exil. Studiolo.
* Majdouline WAHIB, Doctorante-chercheuse en sciences de l’éducation, Université Ibn Tofail, Kénitra





