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115 boulevard Saint-Michel : un certain génie marocain en jachère

Par: Allal KHEIREDDINE

Par: Allal KHEIREDDINE

Chaque semaine, en descendant le boulevard Saint-Michel, mon regard s’arrête au numéro 115. À première vue, il ne s’agit que d’un chantier parmi d’autres, au cœur du Quartier latin. Mais pour qui connaît ce lieu, il incarne aujourd’hui une question plus large : celle du rapport du Maroc à sa propre projection culturelle. Comme l’était pendant quelques années la « chambre de l’artisanat » affiliée à l’office du tourisme et à un degré moindre la Maison du Maroc dans la cité internationale.

Car derrière cette façade contemporaine, annoncée comme un futur Centre culturel marocain, devait s’installer depuis plusieurs années une institution appelée à représenter bien davantage qu’un simple équipement. Or, près de dix ans après son annonce officielle, ce lieu n’est toujours pas pleinement opérationnel.

Un retard devenu signifiant

Le projet a été dévoilé en 2016, en présence du chef de l’État français et du Roi du Maroc. L’ouverture était initialement prévue pour 2018. Elle a été repoussée à 2019, puis à 2020. À l’automne 2025, aucune date d’ouverture publique n’avait été communiquée. Le coût total du chantier, intégralement financé par le Royaume, a été chiffré à 6,7 millions d’euros, hors un budget annuel de fonctionnement estimé à 1,5 million d’euros.

Un tel décalage ne relève plus d’un aléa technique. Il devient, en soi, un fait politique.

Dans un pays qui a démontré sa capacité à conduire rapidement des projets infrastructurels et diplomatiques de grande ampleur, ce ralentissement interroge. Il suggère que la diplomatie culturelle, pourtant régulièrement mise en avant dans les discours officiels, se heurte à des contraintes que les autres politiques publiques savent surmonter.

Un lieu chargé d’histoire

L’adresse n’est pas anodine. De 1927 à 1980, le 115 boulevard Saint-Michel a abrité l’Association des étudiants musulmans nord-africains, foyer intellectuel où se sont croisées, parmi d’autres, les figures d’Ahmed Balafrej et de Habib Bourguiba. C’est là que s’est élaborée, en partie, la pensée politique d’une génération qui a porté les indépendances du Maghreb. Un espace où recueillent les fragments mémoriels des pierres et des voix du 115, à travers ses différentes époques, l’agencement de l’espace à travers les étages et ses baies, la succession des générations qui l’ont fréquenté, des interactions quotidiennes aux surveillances policières aux événements culturels… A-t-on peur de la résurgence de ces « fantômes » ?

Le projet actuel n’ouvre donc pas un lieu : il prolonge une mémoire. Réactiver le 115, c’est rouvrir un nœud où se sont noués la formation maghrébine et l’expérience parisienne, l’arabité et la modernité. Cette continuité a été suspendue.

L’épreuve d’un précédent

Les difficultés ne sont pas inédites. Dans un rapport public consacré aux Centres culturels marocains à l’étranger, la Cour des comptes a documenté un précédent troublant : à Amsterdam, les travaux d’un centre similaire, prévus pour durer vingt mois, ont nécessité sept années ; le coût a dépassé 90 millions de dirhams ; le bâtiment, achevé en février 2015, est resté inactif pendant des années ; au point que la même Cour évoquait les coûts latents de la vétusté des équipements et la nécessité d’un gardiennage permanent contre les risques de squat.

Ce précédent ne condamne pas le projet parisien. Il établit que le problème n’est pas conjoncturel : c’est une faiblesse structurelle de notre administration culturelle extérieure. Tant qu’elle n’est pas nommée comme telle, elle se reproduit.

Une asymétrie qu’il faut nommer

La comparaison la plus instructive n’est pas européenne, mais voisine.

Le Centre culturel algérien à Paris 15e a été inauguré en novembre 1983. Il fonctionne depuis quarante-deux ans. Il dispose d’une bibliothèque de trente mille volumes, d’une vidéothèque de deux mille titres, d’ateliers réguliers, d’une programmation continue. On peut discuter de sa qualité, de ses orientations, de ses zones d’ombre. Mais il existe, il accueille, il programme.

Le Maroc, lui, dispose à Paris d’une adresse, d’un bâtiment achevé, d’un budget engagé et de portes toujours closes.

Cette asymétrie n’est pas une fatalité ; elle est un choix ou l’incapacité de faire un choix qui se prolonge et fait perdurer une absurdité et prive des générations de cette interface civilisationnelle.

A titre de comparaison, l’Institut français du Maroc (IFM) qui appartient au réseau culturel de la France à l’étranger a son siège à Rabat et comporte 12 antennes dans les grandes villes du Maroc. Je m’en réjouis et le royaume est invité à faire autant.

Au-delà de l’inauguration

Des signaux récents laissent entrevoir une ouverture prochaine. Si elle se confirme, elle constituera une étape cruciale. Mais l’essentiel reste à réaliser.

Un centre culturel ne se réduit pas à son inauguration. Il se définit par ce qu’il produit dans la durée : programmation exigeante, transmission linguistique, partenariats universitaires, ancrage dans les réseaux intellectuels parisiens. À défaut, il demeurera un espace de représentation et de mondanités où les cocktails remplaceraient les débats d’idées.

Or représenter sans produire est précisément ce qui caractérise une diplomatie culturelle d’apparat.

Sortir des évidences

La question posée est alors simple : que veut montrer le Maroc de lui-même à Paris ?

Réduire sa présence à une vitrine institutionnelle serait passer à côté de l’essentiel. Le Maroc est aussi une histoire intellectuelle et spirituelle, une tradition de savoir, une littérature et une création artistique en mouvement. De la Qarawiyyîn à Ibn Battûta, de Khatibi à Laâbi, de Sefrioui à Choukri jusqu’aux voix contemporaines, contraintes à se réfugier dans des librairies anonymes ou louer quelques mètres carrés dans des manifestations culturelles, etc. Cette continuité existe bel et bien. Encore faut-il lui donner un espace où elle puisse être transmise, discutée, appropriée ; pas seulement exposée.

Une question qui mérite une réponse

Dix ans après l’annonce, le 115 boulevard Saint-Michel concentre, à lui seul, ces enjeux : mémoire, diplomatie, transmission.

Une question, dès lors, mérite d’être posée publiquement, et appelle une réponse claire avant la fin de l’année : à quelle date précise le Centre culturel marocain de Paris ouvrira-t-il effectivement ses portes au public, et selon quel projet scientifique et culturel ?

Une adresse ne suffit pas. Un calendrier non plus. Encore faut-il une vision, et qu’elle soit assumée !

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