
Par: Mohamed KHOUKHCHANI

Sous le Dôme des Invalides, la France a dit adieu à l’un de ses derniers grands penseurs. Mais derrière l’unanimité de façade, un silence présidentiel en dit long sur la mémoire sélective que l’on fait parfois aux « monstres sacrés ».
Le 3 juin 2026, dans la cour du Dôme des Invalides, la République rendait un hommage national à Edgar Morin, disparu cinq jours plus tôt à l’âge de 104 ans . Devant le cercueil surmonté du célèbre chapeau du sociologue, Emmanuel Macron a salué « un destin exceptionnel dans le siècle », « un humaniste planétaire » aux « combats de liberté, d’égalité, d’émancipation, de fraternité avec tous les peuples privés de leurs droits » .
Un discours sobre, solennel, à la hauteur du monument intellectuel que fut l’auteur de La Méthode. Mais pour ceux qui connaissaient l’homme dans toute sa complexité, un absent de taille a frappé les esprits : la cause palestinienne, combat viscéral d’Edgar Morin, fut curieusement omise par le chef de l’État.
L’intellectuel aux mille résistances
Les hommages, dans leur majorité, ont justement rappelé l’étendue des engagements moriniens. Il y eut d’abord le résistant : entré dans la clandestinité sous le pseudonyme de Morin en 1941, après avoir rejoint le Parti communiste. Puis le dissident : son exclusion du PCF et sa rupture avec le stalinisme, racontée dans Autocritique (1959), où il fit preuve d’une lucidité rare sur « ses propres aveuglements ». Il fut l’un des fondateurs du comité des intellectuels contre la guerre d’Algérie, apprenant à « penser contre les apparences, contre les écoles, parfois contre lui-même » .
Macron a longuement insisté sur cette capacité à ne jamais céder à « la vérité d’un seul camp ». L’écologie, l’idéal européen, la défense du droit international furent également salués par la présidence comme des marqueurs de son parcours .
Le cri silencieux pour la Palestine
Pourtant, un fil rouge traverse la vie tardive d’Edgar Morin, et tout particulièrement ses dernières années. L’Elysée a pourtant reconnu devant la presse qu’il fut « notamment un farouche défenseur de la cause palestinienne » . Mais dans l’éloge funèbre présidentiel aux Invalides, ce chapitre a été étrangement escamoté.
Ce silence contraste violemment avec l’intensité des actes du défunt. À peine deux mois avant sa disparition, alors que l’on fêtait ses 104 ans, Edgar Morin rédigeait un hommage vibrant à Leïla Shahid, la diplomate palestinienne décédée en mars 2026. Dans un texte déchirant lu à ses funérailles par Elias Sanbar, Morin écrivait : « Nous continuerons plus que jamais à témoigner, à souffrir, à lutter pour la Palestine, ta cause, qui est notre cause. […] Tu n’avais pas la haine des juifs » .
Un témoignage d’autant plus fort qu’il émanait d’un intellectuel juif, ancien résistant, hanté par la mémoire de la Shoah mais refusant que celle-ci serve de justification à l’injustice faite à un autre peuple. Pour Morin, il n’y avait pas de contradiction entre son identité de « Français juif » et son soutien aux Palestiniens ; c’était la continuité d’un même combat contre l’oppression.
L’opération de « chirurgie mémorielle »
Cette amnésie officielle n’a pas échappé aux observateurs. Sur le média en ligne Blast, on a dénoncé une véritable « chirurgie » : « On prélève ce qui peut servir, on retire ce qui dérange, on recoud proprement. La France vient d’opérer Edgar Morin. Le Juste, pour le pouvoir, n’est tolérable qu’une fois transformé en archive inoffensive » .
D’autres voix, à gauche, ont souligné le contraste. Si Jean-Luc Mélenchon a salué « l’antifasciste, résistant » rappelant son « engagement récent contre les violences à Gaza », le discours présidentiel a préféré évoquer la « pensée complexe » plutôt que de prendre le risque politique de citer la Palestine dans la cour des Invalides.
Le combat continue-t-il sans lui ?
Au soir de sa vie, alors que l’actualité géopolitique ravivait les plaies du Proche-Orient, Edgar Morin refusait l’amnésie. Ses obsèques, plus discrètes que l’hommage national, ont eu lieu dans l’intimité familiale, loin des projecteurs. Mais le débat qu’il laisse est brûlant : peut-on honorer un « humaniste planétaire » en gommant les aspérités de son humanisme ?
Macron a conclu son discours par un « Merci Edgar » . Un merci sincère, sans doute. Mais un merci édulcoré, où l’on n’a pas reconnu l’intellectuel en colère qui, encore à 104 ans, signait des hommages pour une Palestine blessée. Son véritable héritage ne réside pas seulement dans sa « pensée complexe », mais dans son refus obstiné de choisir entre les douleurs.
Hier, on a célébré le penseur. Le combattant, lui, aurait peut-être préféré qu’on parle moins de sa gloire et plus des oubliés de l’histoire. C’est ce silence-là, assourdissant sous le Dôme, qui reste en travers de la gorge.





