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L’art de la diversion : Quand l’échec sportif devient une cause d’État

Par: Kheireddine Allal

Par: Kheireddine Allal

Il existe des revers que l’on intègre à l’expérience compétitive, et d’autres que l’on se refuse à objectiver. Dans ce second cas, le déni s’accompagne souvent d’une quête de causalités externes (le diable, c’est l’autre, disait Sartre) : on sature l’espace sonore, on judiciarise l’émotion, on dramatise l’enjeu;  » je gesticule, donc je suis! ».

La récente offensive communicationnelle entourant le recours du Sénégal devant le Tribunal Arbitral du Sport (TAS) semble relever davantage de cette mise en scène que d’une stratégie de droit pure.

Au-delà des postures, une interrogation fondamentale demeure : pourquoi avoir choisi de s’abstraire de la confrontation sportive, et c’est là le péché originel. Et comment la narration politique a-t-elle fini par occulter la réalité des faits ?

I. La substitution du récit à la réalité des faits

À Dakar, la rhétorique s’est parée d’une gravité qui confine parfois à l’outrance. En invoquant les termes de «braquage» ou d’humiliation nationale, le discours officiel délaisse l’analyse technique pour le champ sémantique de l’indignation. Ce choix n’est pas fortuit : il vise à saturer le terrain moral pour préempter toute critique. Une fois la posture de victime établie, toute velléité d’analyse contradictoire devient, par essence, suspecte.

Pourtant, cette construction narrative évite soigneusement l’ancrage initial de la crise : le retrait de l’équipe sénégalaise du terrain. Ce fait matériel, incontestable, constitue le pivot de l’affaire. Dans toute architecture réglementaire sportive, une telle décision induit des conséquences automatiques, connues de tous.

Discuter la proportionnalité de la sanction est une démarche légitime ; nier la causalité entre l’acte et sa conséquence relève de l’aveuglement volontaire.

II. Une médiatisation au service d’un agenda politique

Le déploiement spectaculaire de la défense, en amont même de l’instruction du dossier, interroge sur les intentions réelles des parties prenantes. Traditionnellement, la conviction des juges s’établit sur l’austérité des mémoires écrits et la rigueur du droit. Ici, la stratégie semble se déplacer vers le tribunal de l’opinion publique.

Le défilé des conseils juridiques et la multiplication des effets de manche masquent une certaine vacuité sur le fond. Plus troublant encore est le glissement vers une personnalisation du conflit : en ciblant directement le Maroc plutôt que les instances de régulation, le litige change de nature. Il quitte le domaine du droit du sport pour s’inscrire dans une logique d’affrontement symbolique et géopolitique, transformant un différend technique en une querelle de prestige.

III. L’angle mort de la responsabilité

Au milieu de ce tumulte médiatique, un silence assourdissant persiste sur le nœud du problème : la décision souveraine de quitter l’aire de jeu. Si les désaccords arbitraux sont une composante inhérente à toute rencontre, le passage à l’acte radical — la rupture du jeu — est un choix qui engage la responsabilité de ceux qui l’ordonnent.

Cette dimension humaine, faite de décisions prises dans l’urgence ou sous le coup de l’émotion, est évacuée du débat au profit d’une indignation collective. Reconnaître une part de responsabilité, même partielle, semble perçu comme une faiblesse insupportable, alors qu’il s’agirait là du premier pas vers une véritable résilience sportive.

IV. La porosité entre sport et diplomatie

Il serait illusoire d’isoler cette affaire dans la seule sphère footballistique. Ce dossier agit comme un révélateur de tensions et de rivalités qui irriguent les relations régionales. Chaque péripétie devient le prétexte à un repositionnement stratégique, où le sport n’est plus qu’un véhicule pour des agendas exogènes.

Le risque pour l’institution sportive sénégalaise est de voir sa cause instrumentalisée par des courants qui ne se soucient guère de l’équité sur le terrain, mais cherchent uniquement à alimenter des clivages identitaires ou politiques.

V. La persistance du droit face au spectacle

In fine, la rationalité juridique devra reprendre ses droits. Saisir le TAS est une prérogative légitime, mais aucune mise en scène, aussi sophistiquée soit-elle, ne saurait se substituer à la solidité d’un argumentaire factuel. Le droit n’est pas sensible à l’éloquence des plateaux de télévision ; il s’appuie sur des preuves et des règlements préétablis.

Les faits possèdent cette caractéristique d’être « têtus » : ils survivent aux interprétations passionnées et aux récits de circonstance.

Par ailleurs, cette même démarche, cet aveuglement, cette obstination et ce déni de la légalité me font penser à un État féru de telle ligne de conduite.

Conclusion

Ce dossier dépasse largement le cadre d’un simple arbitrage litigieux. Il pose la question de la maturité des institutions face à l’échec. La recherche systématique de boucs émissaires est une réaction humaine compréhensible, mais elle s’avère stérile à long terme. Se confronter à la réalité, avec la nuance et la rigueur que cela impose, est un exercice difficile, mais c’est le seul qui garantisse la dignité et le progrès d’une nation sportive.

 

 

 

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